Quelques réflexions au sujet de l'islamisme comme étiquette politique

Quand on parle d'islamisme (terme fourre-tout, comme "totalitarisme" ou "populisme"... bref le genre de mot que je n'aime pas trop car il tend à bloquer la compréhension plutôt qu'à la faire progresser), il me semble utile d'avoir des critères permettant de distinguer nos ennemis de nos adversaires. Je reprends ici, avec quelques compléments, mon commentaire au récent papier d'A. Perraud.

L'Islam, tout au long de son existence en tant que force socio-politique constituée, a toujours été islamiste au sens d'une instrumentalisation du religieux par le pouvoir politique: c'est historiquement le système du califat comme forme politique autocratique se légitimant sur une base religieuse.

Le christianisme aussi a connu cette longue phase de fusion et de consolidation mutuelle entre dominants politiques et dominants religieux avec nos rois carolingiens et notre Saint Empire... Et de ce point de vue, il n'est pas faux de dire, avec le poète et penseur syrien Adonis dans "Violence et Islam", que les pays musulmans ne sont toujours pas sortis du Moyen-Âge.

Aujourd'hui, il me semble que l'on peut percevoir trois formes d'islamisme, non pas entendu comme une essence abstraite qui serait présente à différentes doses, mais en terme d'objectifs et de pratiques politiques concrètes des dirigeants politiques mettant en avant l'islam comme la principale sinon l'unique source d'inspiration de leur action politique.

1°) Les islamistes démocratiques que certains qualifient de "modérés", par exemple en Tunisie, où Ennahda a accepté le jeu du débat démocratique et sa défaite aux élections et ne vise plus l'établissement d'un régime islamique.

2° Les islamistes autoritaires, dont Erdogan fournit le meilleur exemple actuel, sont ceux qui acceptent la démocratie en restreignant son exercice par leurs opposants, et dont l'objectif semble être la stabilisation d'une forme de régime politique intermédiaire entre un régime autocratique "moderne" et un véritable califat. Ceux qui objectent que le programme de l'AKP n'est pas islamiste négligent les pratiques politiques concrètes de l'AKP (similaires au clientélisme caritatif des Frères Musulmans) et tous les signaux qu'Erdogan et ses proches envoient en permanence à leur électorat (une base anatolienne traditionnaliste déracinée par l'exode rural et utilisée comme masse de manoeuvre par Erdogan pour coloniser Istanbul par ses banlieues). Les récentes manifestations de soutien à Erdogan où le signe de la main adopté "spontanément" pour protester contre le coup d'État était celui des Frères Musulmans égyptiens montrent bien sur quels boutons Erdogan et l'appareil de l'AKP savent appuyer pour renforcer l'adhésion de leurs fidèles. Il y a bien dans le cas d'Erdogan un mécanisme de double légitimation politique et religieuse à laquelle participe la relance de la mythologie du califat ottoman, visant à projeter d'Erdogan l'image d'un héritier de la grandeur perdue de l'Empire au temps du califat.
Le royaume du Maroc relève aussi de ce type de légitimation hybride du pouvoir politique par un versant religieux (un roi tirant son autorité d'être un descendant du Prophète) et un versant démocratique (un Parlement élu).

Les islamistes extrémistes, qui sévissent hélas un peu partout, soit au pouvoir dans des États constitués (et en premier lieu en Arabie Séoudite et au Qatar) soit sous forme de mouvements terroristes dont l'objectif politique est la reconstitution d'un califat transnational au Proche-Orient (Daesh) ou en Asie du Sud-Est (la Jemaah Islamyiah indonésienne et malaisienne, moins connue, qui a vu son projet endossé par Daesh sous le nom de "califat lointain").

On pourrait affiner encore et mobiliser d'autres distinctions (comme le rapport à l'État, les types d'alliances de classe envisagées, les projets de développement économique etc.) à l'intérieur de cette vue schématique parce qu'établie uniquement au prisme de l'acceptation des principes de la démocratie (que certains islamistes semblent prêts à appliquer, y compris lorsqu'ils ne sont pas ou plus majoritaires) et d'une vraie neutralité religieuse de l'État (qu'aucun islamiste n'envisage encore complète, ni en théorie ni en pratique), mais cette première catégorisation sommaire me semble suffisante pour savoir distinguer nos ennemis (les islamistes extrémistes) de nos adversaires (les autres).

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.