Gaz et cocaïne, deux fragilités de la Bolivie

Le modèle extractiviste-consumériste bolivien a souffert des mêmes fragilités que le Vénézuela, le Brésil et l'Argentine.

Pour comprendre l'évolution récente de la Bolivie et les raisons profondes le la chute d'Evo Morales, il est utile d'avoir présentes à l'esprit deux périodes de crise survenues depuis le début de ce siècle, « la guerre du gaz » de 2003 puis « la guerre de la coca » de 2014.

Au début des années 2000, sous le gouvernement néo-libéral de Sanchez de Losada (qui fut depuis son exil étatsunien l'un des principaux inspirateurs du coup d'Etat en cours) et de son vice-président Carlos Mesa (arrivé second derrière Morales aux récentes élections présidentielles interrompues), l'exploitation du gaz bolivien (dans des gisements découverts seulement dans les années 90) montait en puissance sous le contrôle de grandes entreprises étrangères (Petrobras, British Gas, Repsol YPF, Total etc.) et l'Etat bolivien ne récupérait que 20% de royalties. Les prix élevés imposés à la population locale par une politique ultra-favorable aux grands groupes énergétiques d'alignement des prix intérieurs sur les cours internationaux (similaire à celle qui a été menée par le gouvernement Macri en Argentine ces dernières années) provoqua une révolte sociale. La répression qui fit des dizaines de morts et la pression de l'opinion publique obligèrent le président à démissionner. Son vice-président le remplaça et envisagea de résoudre le débat en organisant un référendum mais la large victoire de Morales à la présidentielle de 2005 aboutit, non sans résistance des opérateurs locaux et internationaux (incluant la famille de l'actuel putschiste Camacho) à la nationalisation complète de l'industrie gazière tout en donnant des garanties de continuité aux exploitants étrangers. L'Etat bolivien récupéra ainsi 80% de la rente gazière ce qui contribua, comme les rentes pétrolières vénézuélienne sous Chavez et brésilienne à l'époque de Lula ou la rente agraire argentine (le soja à plus de 600 dollars / tonne) au début du kirchnérisme, de financer l'amélioration des conditions de vie des classes populaires sans cesser d'alimenter la soif consumériste des classes moyennes.

Suite à la crise financière mondiale de 2008 et à la chute des cours mondiaux des matières premières, la dépendance aux capitaux extérieurs et l'insuffisante diversification vers d'autres secteurs de l'industrie et vers des services à valeur ajoutée ont conjugué leurs effets pour fragiliser dans tous ces pays un même modèle extractiviste-redistributif fondé sur une forte dépendance aux devises tirées des ressources primaires agricoles et minières (pétrole, gaz, soja, céréales, métaux...).

En Bolivie, les apports au budget de l'Etat en provenance de l'industrie gazière ont commencé à stagner puis à diminuer en raison de la baisse des cours, des premiers signes d'épuisement des gisements et aussi et surtout de moindres débouchés, les deux principaux acheteurs de gaz bolivien (le Brésil et l'Argentine) ayant entre temps relancé leur production nationale: ainsi l'Argentine, qui importait de Bolivie 5% de sa consommation de gaz, est en train de redevenir auto-suffisante grâce à la mise exploitation du gaz de schiste de Vaca Muerta (on y est même arrivé à un point où la surproduction globale et la réduction de la demande du fait de la récession induite par la politique de Macri amènent à réduire la production, qui est passé de 144,5 à 137 milliards de m3)

En 2014, les exportations de gaz bolivien rapportaient 6 milliards de dollars, loin devant l'or (1,35 milliards), le zinc (1 milliard) ou le pétrole brut (0,75 milliards) et  représentaient 35% du budget de l'Etat. Le déclin des prix et de la production (8% de baisse en 2018 par rapport à 2017) ont réduit cette contribution à seulement 20% des revenus de l'Etat. D'autres exportations (sucre, soja, minerais...) qui ne représentaient que 0,7 milliards de dollars en 2014 ont augmenté de 33% en volume, mais seulement de 5% en valeur, elle aussi victimes de la chute des prix.

Il ne faut pas chercher plus loin la cause principale de l'affaiblissement du soutien à Morales, en particulier dans les classes moyennes émergentes: lorsqu'il y a moins à redistribuer les électeurs sont plus disposés à écouter les critiques de la droite néolibérale contre les parasites improductifs et autres profiteurs de l'assistanat, et une partie des classes populaires frustrées dans leur poursuite du modèle consumériste dominant a tendance à se réfugier dans l'abstention.

Une autre source, importante mais moins avouable, de revenus pour une partie des Boliviens est le marché de la cocaïne. La Bolivie est le troisième producteur mondial de coca après la Colombie et le Pérou. Or, tout comme Lula au Brésil, Morales était au départ de sa carrière un syndicaliste, plus précisément le principal représentant des « cocaleros » du Chaparé en lutte depuis des années contre la politique d'éradication de la coca menée par ses prédécesseurs sous la houlette de la DEA étatsunienne. L'arrivée au pouvoir de Morales relança la culture de la coca (et expulsa les agents de la DEA) et une régulation étatique de la récolte et de la distribution  des feuilles de coca fut mise en place pour éviter de donner prise aux accusations de narco-trafic.

En 2014, éclata la « guerre de la coca » entre groupes rivaux de cultivateurs de coca, sur la base d'accusations de favoritisme au profit des anciens collègues de Morales au détriment d'autres groupes. Cette confrontation fut la première manifestation d'une rupture au sein même du noyau des plus fidèles soutiens à Morales.

La culture de la coca occupe actuellement entre 22 et 25 000 ha de terre, alors que pour satisfaire les besoins locaux il suffirait de 12 à 15 000 ha. Le surplus est exporté vers les pays voisins et au-delà vers les USA ou l'Europe sous forme de feuilles mais aussi et surtout de « pasta base » ou de cocaïne raffinée.

L'importance de ce marché illégal nourrit toute une filière clandestine de production et d'exportation dont le fonctionnement n'est possible que grâce à la corruption généralisée des contrôleurs officiels, de la police et de l'armée (dans son rôle de surveillance terrestre et aérienne des frontières).

Les ennemis de Morales l'ont accusé sans preuves d'avoir pactisé avec le cartel mexicain de Sinaloa, mais même s'il n'est pas personnellement impliqué dans ce trafic, il est certain que son souci de maintenir sa base sociale d'origine l'a conduit à minimiser l'importance de la production illégale de dérivés de la coca et son impact délétère sur la société bolivienne et au passage sur le financement de la politique, tous partis confondus: à 3000 dollars/kg en prix de gros, les dizaines de tonnes de cocaïne produites et exportées par la Bolivie et ses voisins représentent un enjeu financier considérable, car la vente au détail démultiplie le revenu global du trafic par un facteur 100.

Une récente étude de l'Université Nationale de Rosario (capitale historique du narco-trafic argentin depuis les années 1920) estime que la distribution de cocaïne représente un marché de l'ordre de 6 millions de dollars par mois pour la seule province de Santa Fe. Or l'essentiel de cette cocaïne provient de Bolivie via les provinces du nord argentin ou via le Paraguay, le transport s'effectuant soit par la route (l' « autoroute de la coke » qui descend de Bolivie vers Buenos Aires et Rosario via Salta et Cordoba fonctionne depuis plusieurs décennies) soit par de petits avions de tourisme décollant et atterrissant sur des pistes clandestines en terre, en particulier dans la zone de la Triple Frontière.

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