Argentine: le début de la fin du début

Deux semaines après l'arrivée de Fernandez à la présidence, un rapide bilan des premières mesures prises par le nouveau gouvernement.

La première surprise, dans un  pays aussi instable que l'Argentine, est qu'il n'y a pas de surprise: les premières mesures prises sont conformes aux engagements pris pendant la campagne électorale.

- assainir le fonctionnement de la Justice: la nomination de Caamaño comme autorité d'intervention de l'AFI (les services secrets) avec comme mandat de mettre fin aux relations malsaines entre les magistrats et les services et le retour annoncé du service des écoutes téléphoniques sous le contrôle direct de la Justice (alors qu'elles étaient auparavant gérées par l'AFI, ce qui donna lieu à de nombreux abus incluant espionnage politique, chantage et extorsion) ainsi que la fin de l'opacité du budget de l'AFI et sa réduction sont de prometteurs premiers pas. Encore faudra-t-il que la "main d'oeuvre inoccupée" (expression locale utilisée pour désigner les para-militaires et para-policiers mis au chômage par la fin de la dictature) qu'on virera de l'AFI soit surveillée de près (ces gens-là ont pour habitude de se recycler dans des officines dites de "sécurité privée" qui relèvent davantage du crime organisé que de la sécurité).

- venir à l'aide des plus nécessiteux: la décision d'allouer 5000 pesos aux titulaires de la retraite minimale (14000 pesos) et aux autres petites retraites pour amener tout le monde à 19000 pesos sera bien reçue par les retraités qui avaient été fort maltraités sous le gouvernement Macri. Cet argent sera rapidement dépensé et contribuera à relancer la consommation. En parallèle, la décision de bloquer les tarifs du gaz et de l'électricité pour 6 mois devrait aider à ne pas relancer l'inflation. Le secteur de la distribution énergétique, à qui la politique précédente de dollarisation des prix intérieurs avait fait gagner beaucoup d'argent, accuse le coup (avec les banques, c'est le secteur qui a le plus baissé en Bourse depuis les PASO du mois d'août). Cette politique ne fonctionnera que si la relance économique permet de faire redémarrer la production et l'investissement; on saura dans 4 à 6 mois si cette mini-relance d'inspiration keynésienne à base d'  "helicopter money" fonctionne. Un gel pour quelques mois des prix d'un panier de produits de première nécessité a été négocié avec les grandes chaînes de supermarchés. On peut déplorer au passage que le gouvernement ne profite pas de ces discussions pour réorienter la consommation vers des produits plus sains (les taux d'obésité et de diabète sont en Argentine parmi les plus élevés du monde) par exemple en excluant de ce panier de produits les boissons gazeuses suerées ou les biscuits industriels au profit des légumineuses et des fruits et légumes frais.

- taxer davantage les plus aisés: deux mesures importantes ont été prises: a) taxer à 30% les achats de dollars et les dépenses en devises à l'étranger et b) augmenter les taxes à l'exportation pesant sur le secteur agro-industriel. Cette dernière taxation sera différenciée en fonction des montants afin de ne pas pénaliser les petits producteurs. Un inévitable effet pervers de cette mesure est de creuser l'écart entre dollar officiel et dollar parallèle dit "blue" à hauteur du montant de la taxe (l'euro "blue" cote déjà 27% au-dessus du cours officiel). Le lobby agro-industriel fait déjà planer la menace d'une réduction des superficies ensemencées l'an prochain, mais cultiver moins de soja transgénique glyphosaté ne sera pas forcément une mauvaise chose...

- réorienter l'investissement vers la production: des mesures techniques tels que des taux d'intérêt bonifiés et un moratoire fiscal vont permettre aux PME, étranglées par les taux prohibitifs de la précédente gestion monétariste, de souffler un peu et de faire redémarrer leur activité (beaucoup d'entreprises tournaient ces derniers mois à 50% voire 30% de leur capacité). En parallèle, l'abaissement des taux d'intérêt en pesos au ras de l'inflation rendra les placements à court terme purement financiers peu attractifs.

- ménager les investisseurs étrangers: des conditions favorables sont assurées aux entreprises étrangères des secteurs pétrolier et minier (ce qui déclenche ces derniers jours des protestations à Mendoza, principale région viticole où l'extension de l'exploitation minière fait craindre la pollution des eaux). La décision de retarder le paiement des dettes en dollars pour honorer celles qui sont libellées en pesos est cohérente avec l'option d'une re-pésification de l'économie. Pour l'instant les négociations avec le FMI, d'une part, et avec les détenteurs de bons argentins sous législation américaine ou européenne, d'autre part, n'ont pas encore démarré (même si des contacts préliminaires ont déjà été pris avec un groupement de gros créditeurs étrangers) mais Fernandez a fait monter les enchères en déclarant ce week-end que l'Argentine était en "défaut virtuel". Pour l'instant, les grands acteurs internationaux du marché de la dette sont encore sous le coup de l'échec total de la politique néo-libérale du gouvernement précédent et hésitent à faire trop monter la pression: sans encore le dire à voix haute, ils sont prêts à accepter une solution "à l'ukrainienne" (abattement de 20% sur le remboursement du capital et abaissement du taux d'intérêt sur le solde) recevant la bénédiction contrainte du FMI.

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