Mario BUNGE (1919-2020)

Le grand philosophe des sciences Mario Bunge vient de mourir à l'âge vénérable de 100 ans.

Connu surtout pour sa critique sans concession de toutes les pseudo-sciences (astrologie, homéopathie, psychanalyse, observation des phénomènes dits "paranormaux", théorie économique dominante...) le physicien et épistémologue matérialiste Mario Bunge vivait et travaillait à Montréal depuis les années 60.

Comme beaucoup d'autres intellectuels et scientifiques argentins, il vit ses efforts de participer au développement de son pays natal ruinés par diverses dictatures: l'Université Ouvrière Argentine qu'il créa en 1938 fut fermée en 1943 sous la dictature du GOU (Groupe des Officiers Unis) par l'alors secrétaire d'Etat à la Production et à la Prévision, un certain colonel Juan Domingo Peron (ce qui rendit Bunge durablement anti-péroniste; il avait en vieillissant adouci sa position vis-à-vis du péronisme, comme en témoigne une interview accordée lors de son centième anniversaire et publiée dans le supplément dominical de La Nación).
Durant la démocrature que fut le premier péronisme, il fut exclu de la recherche industrielle en raison de ses "origines aristocratiques" (sic), en réalité en raison de son appartenance à l'opposition démocratique. Il fut même emprisonné quelques semaines en raison de son soutien à la grève des ouvriers du chemin de fer de 1951 (grève considérée comme un crime de lèse-majesté envers le Premier Travailleur, comme Peron aimait à s'auto-désigner). Pendant son séjour en prison, il anima des séminaires et discussions politiques, y compris avec les détenus de droit commun et l'on préféra donc le libérer rapidement plutôt que de le laisser contaminer le reste de la prison avec ses vilaines idées...
Après le renversement de Peron par le coup d'Etat de 1955, il put réintégrer l'université et participa à la réorganisation de la Faculté de Sciences Exactes de l'Université de Buenos Aires. Ayant publié en 1959 son premier ouvrage sur la notion de causalité en sciences, il commença d'enseigner la philosophie des sciences mais décida d'émigrer en 1963 du fait de l'ambiance de guerre civile qui régnait alors en Argentine entre diverses factions militaires. Il enseigna d'abord aux USA à l'Université du Delaware où il découvrit un milieu étudiant conservateur favorable à la guerre du Vietnam, ce qui le conduisit à partir pour le Canada où il mena tout le reste de sa carrière à l'Université McGill de Montréal.

Pour vous donner une idée du ton acéré et sans concession de Bunge, pour qui les préoccupations sociales et éthiques étaient aussi importantes que la rigueur logique et scientifique, voici un petit extrait de sa critique du monétarisme:

"Le monétarisme est un cas exemplaire de politique économique non scientifique, car il repose sur 1) un modèle de la société purement économique, mono-dimensionnel, 2) une théorie économique périmée et imprécise, regorgeant de postulats non vérifiés ou même faux, 3) des analyses statistiques qui, dans le meilleur des cas, aboutissent à des corrélations, et 4) des systèmes de valeurs périmés et des principes moraux inhumains qui, s'ils étaient appliqués, ne pourraient que détruire le tissu social. En conséquence, on a toutes les raisons, scientifiques et morales, culturelles et politiques, de combattre le monétarisme. Les mêmes arguments valent, à peu de choses près, pour les autres formes de l'économique néo-conservatrice. Ce sont toutes des magmas d'idées confuses au plan théorique, dénuées de tout support empirique, et elles sont injustifiables aux plans moral et politique."

Le texte complet (datant de 1986) de son impitoyable critique de la théorie économique néo-conservatrice (aujourd'hui appelée néo-libérale) et en particulier de sa composante monétariste qui fit encore tant de dégâts en Argentine entre 2016 et 2019 est disponible ici.

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