La valeur comme idéologie (3/5) : la vision marxienne de la valeur-travail

Ce troisième billet traite de la vision marxienne de la valeur-travail et de ses limites

Il est de bon ton chez une partie des économistes néo-libéraux de balayer d’un revers de main les thèses économiques de Marx en concédant à Das Kapital (qu’il n’ont probablement jamais lu) une certaine valeur sociologique et historique.
En réalité, les réflexions de Marx sur le capitalisme et en particulier sa compréhension de la dynamique du capitalisme, sa théorie de la monnaie et surtout sa théorie des crises économiques sont bien plus profondes et plus proches d’une description réaliste de la réalité économique que les modèles d’équilibre général et les resucées plus ou moins sophistiquées de la loi de Say que nous martèlent les chiens de garde du système. Sa théorie des crises, en particulier, anticipe de plusieurs décennies les démonstrations de Keynes sur la possibilité d’un sous-emploi chronique et sur l’inefficience des seuls mécanismes de marché en période de crise. Mais ceci ne signifie pas que tout ce qu’a produit Marx doive être pris pour parole d’évangile. Sa théorie de la valeur-travail, en particulier est en réalité un des points faibles de Das Kapital.

De nos jours, seuls des économistes néo-ricardiens et certains de ceux se réclamant du marxisme restent attachés à la notion de valeur-travail. Les réflexions de Marx sur la valeur avaient pour objectif à la fois d’achever et de subvertir l’économie politique classique.
La vision marxienne du capitalisme se voulait à la fois scientifique (dévoiler les lois du fonctionnement économique) et apologétique (constituer la base idéologique sur laquelle le prolétariat pourrait se mobiliser pour renverser la domination bourgeoise, détruire le capitalisme, et faire triompher le communisme).
Marx est d’ailleurs explicite dans ses intentions, et sa visée politique sert à modeler son exposé technique. Par exemple dans [6], au très court chapitre 18 du livre I, il compare sa formulation du taux d’exploitation p/v (qu’il reformule aussi comme le rapport entre travail payé et travail non payé) à la formulation de l’économie politique bourgeoise qui consiste à définir la valeur ajoutée par v/c+v (où c est le capital constant, c’est-à-dire l’amortissement des instruments de production et la consommation de matières premières) et il explique que son but est de mettre en relief le taux d’exploitation.
La principale différence dans la conception marxienne de la valeur-travail par rapport à celle de ses prédécesseurs classiques est son insistance sur la nature du rapport salarial : l’achat par l’employeur d’une force de travail dont il dispose librement (c’est la valeur d’usage du travail, supérieure à sa valeur d’échange) et dont il cherche à extraire le maximum de profit.
Marx dédouble aussi la plus-value en deux: ce qu’il appelle plus-value absolue, obtenue en allongeant le temps de travail productif, et plus-value relative, obtenue en intensifiant la productivité du travail, réduisant ainsi le coût de reproduction de la force de travail (on retrouve ici l’effet Ricardo).
Comme le relève M. Blaug ([2] p.265) les notations de Marx varient d’une section à l’autre et il confond parfois flux et stocks même si sa description des taux de rotation du capital constant et du capital variable au Livre II montre qu’il sait faire la différence lorsqu’il s’en donne la peine.
Comme Ricardo, Marx considère que les prix relatifs des marchandises s’expliquent par le coût de production du travail qu’elles incorporent au cours du processus de fabrication, mais ceci ne fonctionne que si la composition organique du capital est la même dans toutes les branches, ce qui est notoirement faux.
La façon dont Marx (dans des modèles sommaires à trois ou cinq secteurs) croit résoudre le problème consiste à calculer une composition organique moyenne du capital et un taux de profit moyen entre tous les secteurs et à faire varier la relation prix-valeur dans chaque secteur en fonction de l’écart à la composition organique moyenne.

L’inconvénient de cette approche est que l’on ne peut pas satisfaire à la fois deux contraintes :
a) que la somme des valeurs soit égale à la somme des prix ;
b) que la somme des plus-values sectorielles soit égale à la somme des profits.

De ce dilemme a émergé la récurrence du pont-aux-ânes de la théorie marxiste de la valeur : le problème de la transformation des valeurs en prix. La première contribution fut ce que l’on appelle la correction de Bortkiewicz. De nombreux marxistes s’y sont attelés depuis et les plus rigoureux ont fini par comprendre que le problème n’a pas de solution, voire carrément pas de sens si l’on cherche à se ramener à un système de prix de production. Citons ici Carlo Benetti ([7] p.127) :

« Si dans le schéma de transformation des valeurs en prix, les valeurs sont tout à fait inessentielles et peuvent, de ce fait, être remplacées par les quantités physiques des marchandises, nous aboutissons au système des prix de production [de Sraffa]. Mais alors les prix et le taux de profit sont déterminés indépendamment des valeurs et le problème même de la transformation se trouve, de ce fait, supprimé. »

Pour une analyse détaillée des tares conceptuelles du marxisme ordinaire on peut se référer à S. Keen qui résume dans [8] L’Imposture économique la démonstration par I. Steedman de l'incohérence de la théorie marxienne de la valeur-travail  (p. 728-735) et qui conclut (p 749) : « L’analyse dialectique de Marx contredit donc un élément central de sa théorie : l’affirmation selon laquelle le travail est la seule source de plus-value […] la théorie de la valeur-travail ne peut être vraie que si la valeur d’usage d’une machine est exactement égale à sa valeur d’échange. Or un principe élémentaire de cette analyse est que la valeur d’usage et la valeur d’échange sont incommensurables. »

Personnellement, je pense aussi qu’une erreur commune à beaucoup d’analyses économiques est l’hypothèse d’un taux de profit toujours rigoureusement égal entre toutes les branches de l’économie. L’argument de l’égalisation du taux de profit par la concurrence entre les capitaux ne tient que dans une économie abstraite dans laquelle les capitaux sont libres de migrer quasi-instantanément d’une branche à une autre, ce qui est faire bon marché de tous les facteurs techniques et culturels introduisant de la viscosité et des biais dans l’économie réelle qui l’éloigne de la parfaite rationalité d’allocation des ressources qui est un présupposé commun à Marx et aux économistes bourgeois.
Comme beaucoup de « lois » économiques, cette idée d’égalité du taux de profit n’a de sens que comme tendance jamais complètement accomplie et en permanence contrecarrée par de nombreux autres facteurs.
Du fait que la conception marxienne du travail productif se réfère à l’industrie manufacturière de son époque, Marx a eu du mal à fixer la frontière entre travail productif (c’est-à-dire générateur de plus-value) et travail improductif, et il a, par exemple, inclus tardivement, et après bien des hésitations, les services de transport dans le périmètre des activités productives.
Plus globalement, sa vision individualisable de l’extraction de la plus-value correspond à un fonctionnement de l’industrie dans lequel la production de chaque ouvrier ou groupe d’ouvriers était concrète et facilement mesurable. Dans l’économie mondialisée d’aujourd’hui, avec ses chaînes logistiques immensément complexes et étirées, il est préférable d’avoir une vision globale des processus de production, et croire qu’on pourrait assigner aux seuls salariés membres d’un sous-ensemble réputé « productif » un taux d’exploitation moyen à la fois individualisé et standardisé me semble illusoire.
Si l’on peut volontiers accepter l’idée de Marx que le capital n’est rien d’autre qu’une accumulation de « travail mort » qui a besoin d’être mis en relation (via le rapport salarial) avec du « travail vivant » pour produire du profit, une approche plus globale du contexte technique et organisationnel de l’exploitation du travail est nécessaire ; dans cette perspective, le modèle intégré de production matérielle développé par Sraffa, tout comme l’ensemble des autres modélisations matricielles des interactions économiques, depuis les matrices d’entrées-sorties de Léontieff jusqu’au Qui travaille pour pour qui ? de Baudelot et Establet, mais aussi d’autres représentations de l’accumulation du capital sous la forme de quantités de travail datées (en une sorte de réinterprétation marxisante des travaux de l’école autrichienne) sont des contributions utiles au développement d’une vision réellement systémique du capitalisme qui soit adaptée à la globalité contemporaine du capitalisme.
Mais comme ce qui nous intéresse ici est le rôle apologétique des théories de la valeur, il vaut la peine de réfléchir quelques instants à la fonction apologétique de la modélisation marxiste (certes marxienne au départ, mais surtout marxiste par la suite...) de la valeur-travail.

Les insuffisances théoriques et les limites socio-historiques de la vision marxienne de la valeur, surtout une fois qu’elle eut été figée dans l’interprétation lénino-stalinienne du « matérialisme scientifique » et du « matérialisme historique » ont à leur manière contribué à affaiblir et diviser les classes populaires : ainsi l’étroitesse de la conception marxiste de « travail productif » a facilité le développement de l’anti-intellectualisme et de l’ouvriérisme, avec des effets réels dommageables, comme le retard des syndicats ouvriers d’inspiration marxiste à investir le secteur des services, par exemple.  La mise en avant du statut de « productif » dans le monde ouvrier soviétique (en particulier dans l’industrie lourde : mines, sidérurgie, chimie, chantiers navals, matériaux de construction...) a coïncidé avec l’émergence d’une aristocratie ouvrière présentée par le régime comme le fer de lance du prolétariat organisé.
Enfin, la distinction entre « travail simple » et « travail complexe » (au sens marxien d’un coût récurrent de reproduction de la force de travail, et non pas au sens ricardien du seul amortissement du coût de la formation à un travail qualifié) a aussi été utilisée pour justifier les avantages matériels accordés très tôt aux cadres du parti bolchevique parvenu au pouvoir.
Bref, avec le marxisme comme avec le libéralisme, on a
ura pu constater au cours de l’histoire un usage volontiers apologétique de la théorie économique.

Sources :
[6] K. Marx Economie I (trad. M. Rubel – Gallimard La Pléiade - 1963)
[7] Ch. Baudelot & R. Establet Qui travaille pour qui ? (Maspéro -1979)
[8] S. Keen L’imposture économique (trad. A. Goutsmedt L’Atelier - 2017)

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