Présidentielles argentines : confusion stratégique et manœuvres tactiques

Les candidatures aux primaires sont maintenant définies mais la campagne démarre dans la confusion. Voici quelques éléments d’analyse pour aller un peu au-delà du récent article « mainstream-bateau » de Mediapart.

La confusion politique actuelle a cinq causes principales :

1°) la fragmentation historiquement inouïe du péronisme : les trois principaux candidats à la vice-présidence en sont issus, et cela reflète les authentiques divergences politiques au sein du justicialisme (entre une droite provinciale et conservatrice mais démocratique représentée par Pichetto, un centre-droit industrialiste et urbain représenté par Lavagna-Urtubey et une tendance sociale-développementiste représentée par les Fernandez) bien mieux que l’unification forcée qu’avait cru pouvoir lui imposer le feu président Kirchner lorsqu’il créa le mécanisme des primaires.

2°) l’inutilité des primaires en tant qu’outil de sélection intra-partidaire : aucun des principaux mouvements participant aux primaires n’a de concurrent, ce qui transforme les primaires en un exercice de vote sans enjeu réel pour la définition des candidatures, une sorte de sondage grandeur nature. Le gouverneur radical de Mendoza Alfredo Cornejo, servant en l’occurrence de poisson-pilote au gouvernement, vient d’ailleurs de proposer que les primaires soient supprimées partout où aucune concurrence n’existe au sein d’un groupement ou d’un parti et donc aussi pour les présidentielles. Tactiquement, il s’agit d’éviter qu’une lourde défaite de l’alliance gouvernementale lors des primaires du mois d’août (un premier sondage paru dans Pagina/12 donnait cette fin de semaine plus de 12 points d’avance à l’opposition kirchnériste sur le président sortant) ne relance la fuite des épargnants vers le dollar-refuge, créant de nouvelles turbulences économiques qui tomberaient au plus mal à deux mois du premier tour.

3°) l’incapacité de Lavagna à rompre réellement avec la vieille politique : le choix du caudillo junior Urtubey envoyait un signal faible mais réel à ceux qui aspiraient à un renouvellement générationnel pour compenser l’âge avancé du candidat Lavagna (77 ans), mais sa décision de mettre à la tête de sa liste provinciale pour Buenos Aires Graciela Camaño, l’épouse de Luis Barrionuevo (qui représente depuis des décennies, en concurrence avec les Moyano et quelques autres, ce qui se fait de pire dans le syndicalisme argentin; elle avait expliqué l'important accroissement patrimonial du couple Barrionuevo-Camaño, lorsqu'elle était le ministre du travail de Duhalde et que son mari gérait le PAMI, par ses habitudes d'épargne, ce qui lui a valu le surnom dubitatif de "la hormiguita", c'est-à-dire "la petite fourmi") au détriment de la pasionaria anti-corruption Margarita Stolbizer, contribue fortement à brouiller son image médiatique d’honnête homme compétent se mettant altruistement au service du redressement national.

4°) l’incertitude sur la présence aux primaires de l’ultra-libéral José-Luis Espert : les quelques points de pourcentage que pourrait obtenir Espert viendraient uniquement des néo-libéraux purs et durs, et d’une fraction de la droite antipéroniste s’offusquant du recrutement d’un péroniste comme vice-président, autrement dit, ce seraient des électeurs qui font normalement partie du « noyau dur » du macrisme. Le risque est que les primaires servent de défouloir à cette fraction de l’électorat et réduisent d’autant le score du président sortant. Même si l’on peut supposer que le vote utile finirait par l’emporter lors de l’élection proprement dite et que ses électeurs des primaires retourneraient au bercail macriste face au danger kirchnériste, le mal serait fait et ne manquerait pas de provoquer du tangage au plus mauvais moment dans la coalition gouvernementale. Pour éviter cela, Pichetto a récupéré un des alliés d’Espert, qui était le chef du parti UNIR, et comme l’UCD, qui est l’autre parti sur laquelle s’appuyait Espert, a choisi de faire alliance à Buenos Aires avec les forces PRO-gouvernementales, Espert risque de voir sa candidature retoquée. Sa liste provinciale a également été rejetée ce lundi par le tribunal électoral de La Plata pour des problèmes d’identification défectueuse des candidats. Espert crie à la manipulation car la soumission électronique de sa liste avait été avalisée samedi... Bref, il est difficile de se vouloir plus néo-libéral que le néo-libéral officiellement reconnu par le FMI...

5°) la course au centre menée par Alberto Fernandez: la marginalisation de la Campora, la trop visible aile marchante du kirchnérisme, et d'autres activistes du mouvement social, permet à Fernandez de renforcer son image de modération vis-à-vis de l'électorat flottant qui avait voté Macri en 2015 et qu'il s'agit de reconquérir; mais ce pari peut lui coûter quelques voix au profit des trotskystes du FIT. De la même façon qu'Espert pourrait mordre sur l'électorat macriste, le FIT pourrait mordre sur l'électorat kirchnériste lors des primaires, en particulier dans les provinces où les purs et durs du kirchnérisme se sentent un peu orphelins. Le FIT vise 5% des voix, et les primaires peuvent être l'occasion d'y parvenir. Mais dans la polarisation actuelle, le vote utile reprendra ses droits en octobre, et faire 3% à la présidentielle serait déjà un bon score.

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