Deux films argentins:Tita et Zama

Tita, c'est Tita Merello chanteuse et actrice argentine des années vingt aux années cinquante. Zama, petit fonctionnaire espagnol du XVIIIème siècle basé à Asuncion del Paraguay, est un personnage créé par Antonio Di Benedetto dans un remarquable roman publié en 1956 et dont Lucrecia Martel a réalisé une brillante adaptation cinématographique,

 Tita, c'est Tita Merello chanteuse et actrice argentine des années vingt aux années cinquante. Le film qui lui est consacré retrace sa carrière, de ses débuts au Ba-ta-clan (un café-concert à la mode où les bourgeois venaient s'encanailler) jusqu'à la vague d'interdictions professionnelles qui frappa les artistes péronistes (dont Tita et son partenaire Hugo del Carril) après le coup d'Etat de 1955 qui renversa Peron.
Elle mourut presque centenaire il y a une quinzaine d'années et un cinéma d'art et d'essai (aujourd'hui disparu) où j'allais autrefois dans la rue Suipacha portait son nom.
Tita (née Laura) fut un personnage à la Edith Piaf (mais sans en avoir la puissance vocale ni l'expressivité dramatique). Elle était une de ces filles du peuple au caractère bien trempé qui, déterminées à s'imposer dans le très compétitif monde du spectacle, se retrouvaient confrontées à l'avidité des patrons de salle et à la brutalité des proxénètes qui rôdaient nombreux dans ce demi-monde.
Tita eut la chance et le flair de se trouver un riche protecteur-Pygmalion qui lui permit de sortir de l'illettrisme, puis elle sut changer opportunément d'amant pour développer sa carrière en s'émancipant de son état de femme entretenue et triompha à la scène comme au cinéma (la plupart de ses films méritent l'oubli où ils sont tombés).
Le film qui lui est consacré joue à fond la reconstitution d'époque et il est assez mélodramatiquement surjoué dans sa première partie. Il vaut surtout par la performance vocale de l'actrice principale Mercedes Funes qui rend parfaitement le phrasé et la gouaille populaire de Tita. On y voit passer quelques grandes figures du tango de l'époque, de Gardel à Del Carril en passant par Canaro et Discepolo.
Après avoir mené une joyeuse vie de femme libre, Tita la termina confite en dévotion, telle ces coquettes du Grand Siècle qui finissaient au couvent, une dernière phase pas très cinégénique que le film ne montre pas.
Du fait de son intrigue très argentino-argentine, il me semble peu probable qu'il soit diffusé en France (mais peut-être bénéficiera-t-il d'une projection dans un festival spécialisé pour amateurs de tango et/ou de ciné latino).
En revanche, Zama du fait de ses qualités intrinsèques comme de la haute réputation de Lucrecia Martel ne manquera pas de sortir bientôt en France (j'ai vu dans la longue liste des crédits défilant à la fin du film que le sous-titrage en français avait été confié aux bons soins d'Hélène Geniez, que je salue au passage, au cas où elle lirait ce billet).
Le film est une adaptation assez fidèle du roman d'Antonio Di Benedetto (publié originellement en 1956 et republié récemment mais dont je ne suis pas encore complètement venu à bout, car sa langue archaïsante et très travaillée me donne du fil à retordre du fait de mon absence de formation académique à l'espagnol classique) tout en prenant quelques libertés avec l'enchaînement des épisodes et en simplifiant le découpage chronologique (deux parties au lieu de trois dans le lire).
Le roman raconte la vie de frustration de Don Diego de Zama, petit fonctionnaire espagnol du XVIIIème siècle basé à Asuncion del Paraguay qui cherche désespérément à obtenir sa mutation pour Buenos Aires afin d'y retrouver son épouse et ses enfants mais dont l'impulsivité et le manque de sens des relations sociales le conduisent d'échec en échec. Cette vie monotone et crépusculaire consacrée à attendre rappelle un peu Le Désert des Tartares de Buzzati.
Comme toujours chez Lucrecia Martel, le rythme est lent, les cadrages serrés, le montage réglé au millimètre et au dixième de seconde.
Une dominante aquatique imprègne les extérieurs, alors que les intérieurs restent confinés et peu éclairés, et que les relations entre certains des personnages demeurent souvent troubles voire opaques.
Le film est une grande réussite formelle par le soin mis à la composition et à l'enchaînement des plans et il vaut aussi par la majesté finale des paysages extérieurs (l'essentiel du tournage a eu lieu dans le nord de l'Argentine). L'accompagnement musical surprend par sa modernité légère qui apparaît pourtant parfaitement fonctionnel.
C'est donc une oeuvre remarquable qui vous changera du tout-venant hollywoodien comme des hyperactives lucbessonneries et dannybooneries ordinaires du cinéma français.
Bref, un grand film à découvrir en priorité lorsqu'il sortira sur les écrans français.

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