L’affaire d’Alessio, un voyage dans les égouts de la République Argentine

L’inculpation avec mise en détention provisoire du faux avocat et vrai escroc Marcello d’Alessio fait éclater au grand jour la corruption de la justice fédérale argentine.

Au départ, ce n’était qu’une banale affaire d’extorsion : d’Alessio avait demandé 300 000 dollars pour lui-même et le procureur Stornelli à un chef d’entreprise nommé Pedro Etchebest en échange de l’indulgence du procureur dans la tentaculaire affaire de pots-de-vin qui secoue l’Argentine depuis un an. Ce genre d’opération consistant à se faire de l’argent en instrumentalisant l’action publique contre la corruption est un classique du système judiciaire en Argentine comme au Brésil où l’entourage du juge Moro (devenu depuis ministre de la Justice du gouvernement Bolsonaro) fut mis en cause de manière similaire, sans évidemment que la grande presse aux mains des oligarques ne s’en fasse l’écho (voir ici)

Une fois l’affaire rendue publique, elle a déclenché une avalanche de révélations, à commencer par les plaintes d’une vingtaine d’autres entrepreneurs victimes de manœuvres similaires, en un véritable mouvement #metoo contre le racket judiciaro-politique argentin.

Le juge de Dolores instruisant la plainte d’Etchebest a avancé son enquête aussi vite que possible en faisant analyser par des experts les téléphones portables et les ordinateurs saisis chez d’Alessio, avant que la mafia des juges et procureurs fédéraux ne cherche à le dessaisir, soutenue en cela par l’appareil gouvernemental et les médias néo-libéraux dominants (groupes Clarin et La Nacion) pour qui il est essentiel de sauver le soldat Stornelli et ses acolytes car ils sont les chevilles ouvrières du « lawfare » gouvernemental conduit contre les kirchnéristes.

Une profusion de messages WhatsApp extraits des portables de d’Alessio a mis au jour les fréquents contacts entre d’Alessio et le procureur Stornelli (dont un message où il disait à Stornelli qu’il allait « s’occuper personnellement de Pedro » {Etchebest]), mais aussi d’autres membres de l’appareil judiciaire fédéral, des politiciens (dont Elisa Carrio) et journalistes de droite, ainsi que deux anciens commissaires de la police provinciale qui avaient été poussés dehors, en raison de fort soupçons de corruption à leur endroit (lors de la vaste épuration menée par Léon Arslanian lorsqu’il dirigeait le ministère de l’intérieur) et qui s’étaient recyclés dans les services secrets (à la SIDE devenue l’AFI).

L’ordinateur de d’Alessio contenait des dizaines de dossiers documentant les points faibles des personnalités victimes de son racket, dossiers qui résultaient d’enquêtes illégales menées par l’AFI, d’une part, et de fuites organisées par les juges et procureurs, d’autre part.

Dans un premier temps, d’Alessio a cherché à innocenter Stornelli (il lui a même envoyé un message où il l'assurait qu'il allait le laisser en dehors de l'affaire) et il a prétendu qu’il avait été manipulé par les deux agents de l’AFI, mais comme il possède une quantité de biens immobiliers et mobiliers de luxe (montres, voitures, bateau…) dont la valeur est sans rapport avec ses revenus officiels, il a du mal à convaincre le juge...

Les nombreux échanges recensés entre d’Alessio et Stornelli mettent également à mal la défense de ce dernier (et d’ailleurs, après avoir dans un premier temps volé au secours de Stornelli, l’enquêteur-vedette de La Nacion Hugo Alconada-Mon s’est réfugié dans un silence prudent).

Médiatiquement, d’Alessio n’était pas un inconnu : il prétendait être un spécialiste de la lutte contre le narco-trafic et travailler pour la DEA (ce qui a été précipitamment démenti par l’Ambassade américaine, d’ordinaire moins rapide à la détente) et il était à ce titre fréquemment invité sur les plateaux de télévision par ses copains journalistes (pour vous faire une idée du genre d’émissions auxquelles il participait, pensez aux « experts » plus ou moins bidons, mais pas moins récurrents pour autant, qui hantent les émissions éponymes de BFM Business ou les plateaux de « C’est dans l’air » et de « 28 minutes », entre autres.)

Détails intéressants, on a trouvé lors de la perquisition chez lui de nombreuses armes (dont un pistolet Glock du même modèle rendu célèbre par le juge Bonadio) une chemise aux couleurs du FBI et aussi une plaque de « US Official Agent » de la DEA, ce qui jette un certain doute sur le démenti précipité en provenance du palais du Vice-Roi...

Pour vous aérer les méninges après cette excursion dans les égouts de la République Argentine, je vous recommande d'écouter un peu de la musique composée par un autre d'Alessio, beaucoup plus recommandable que le pote de Stornelli et des flics pourris de l'AFI.

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