Les enfances d’Antonio Machado

Antonio Machado (1875-1939) a plusieurs fois convoqué des images d’enfance dans des poèmes en vers courts ayant l’allure de contines.

Dès son premier recueil Soledades (Solitudes) il propose un Recuerdo Infantil (Souvenir d’enfance) renvoyant le lecteur à des souvenirs d’école primaire. Un autre poème du même recueil évoque les chansons des enfants.
Plus tard, un Sueño Infantil (Rêve enfantin) apparaîtra dans Galerias (Galeries). Dans les Varia on trouve également un poème portant en épigraphe une citation de Verlaine (Tournez, tournez chevaux de bois) et évoquant les chevaux de bois des manèges et d’autres souvenirs d’enfance, avec une forte empreinte de nostalgie rêveuse.

Voici le texte original, suivi d’une traduction en deux étapes de Souvenir d’enfance:

Una tarde parda y fria
de invierno. Los colegiales
estudian. Monotonia
de lluvia tras los cristales.

Es la clase. En un cartel
se representa a Cain
fugitivo y muerto Abel
junto a una mancha carmin.

Con timbre sonoro y hueco
truena el maestro, un anciano
mal vestido, enjuto y seco,
que lleva un libro en la mano.

Y todo un coro infantil
va cantando la leccion :
mil veces ciento, cien mil,
mil veces mil, un millon.

Una tarde parda y fria
d’invierno. Los colegiales
estudian. Monotonia
de la lluvia en los cristales.

Première traduction :

Une après-midi sombre et froide
d’hiver. Les écoliers
étudient. Monotonie
de la pluie derrière les vitres.

C’est la classe. Sur une affiche
est représenté Cain
fugitif et Abel mort
à côté d’une tache carmin

Avec un timbre sonore et creux
tonne le maître, c’est un vieux
mal vêtu, maigre et sec
qui tient un livre à la main.

Et tout un choeur enfantin
va chantant la leçon :
mille fois cent cent mille
mil fois mille un million.

Une après-midi sombre et froide
d’hiver. Les écoliers
étudient. Monotonie
de la pluie sur les vitres.

Cette première traduction au ras du texte (comme on dit « au ras des pâquerettes ») présente deux mérites :
a) montrer tout ce que l’on perd de l’ingénuité sautillante de l’original en voulant trop bien respecter sa structure et
b) illustrer combien une traduction trop littérale peut produire des effets malencontreux (mais parfois hilarants) : ainsi traduire Es la clase par C’est la classe me semble un exemple particulièrement drôlatique de ce genre d’impasse.

Il faut donc travailler différemment et s’efforcer de produire une version française qui rende mieux justice à la rythmique de l’original sans trahir la saveur toute enfantine de l'imagerie proposée. Voici le résultat de cet effort :

En hiver sur le tantôt
sombre et froid. Ils étudient
les écoliers. Monotonie
de la pluie derrièr’ les carreaux.

En classe sur un décor
est représenté Cain
qui s’enfuit et Abel mort
près d’une tache carmin

D’un ton de voix sonore et creux
le maître tonne, c’est un vieux
mal vêtu et crèv’-la-faim
qui a un livre à la main.

Et tous en choeur les enfants
vont chantonnant la leçon :
cent mille c’est mil fois cent
mil fois mil c’est un million.

En hiver sur le tantôt
sombre et froid. Ils étudient
les écoliers. Monotonie
de la pluie contre les carreaux.

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