La valeur comme idéologie (4/5) : le rôle politique de la valeur-utilité

Dans le courant du 19ème siècle, alors que le capitalisme industriel et financier se développait, plusieurs théoriciens (Jevons, Menger, Walras) développèrent indépendamment une nouvelle approche de la valeur fondée sur la notion d’utilité marginale.

Dans le courant du 19ème siècle, alors que le capitalisme industriel et financier se développait, plusieurs théoriciens (Jevons, Menger, Walras) développèrent indépendamment une nouvelle approche de la valeur fondée sur la notion d’utilité marginale. On appelle aussi cette conception de la valeur « théorie subjective de la valeur » car elle définit la valeur des marchandises et services sur la base des préférences individuelles des consommateurs en fonction de l’utilité perçue et de l’idée que l’utilité de chaque unité consommée décroît au fur et à mesure que la satisfaction croît, d’où la notion d’utilité marginale et le qualificatif de « marginaliste » associé à cette approche.

Cette nouvelle approche a entamé le basculement d’une réflexion économique en termes de répartition de la production entre groupes sociaux qui était, jusqu’à Marx inclus, la démarche de l’économie classique, vers une vision micro-économique et individualiste des phénomènes économiques, et cet individualisme piloté par le marché, réputé infaillible sous réserve qu’on ne perturbe pas son libre fonctionnement, trouvera son apogée avec le néo-libéralisme de la fin du XXème siècle.
On voit bien tout le bénéfice idéologique de la manœuvre : dissimuler les clés macro-économiques de répartition du produit national derrière le rideau de fumée de l’infini variété des préférences individuelles (et du libre choix des consommateurs) et donc renoncer à une rationalisation en termes de groupes sociaux et de classes sociales.

Le principal attrait conceptuel de la théorie subjective de la valeur-utilité est de permettre de traiter dans le même cadre toutes les sortes de biens, y compris ceux qui, comme les objets d’arts ou les produits dérivés de la spéculation financière moderne, restaient en dehors des modélisations objectivistes d’inspiration ricardiennes ou marxiennes.

Un énorme appareillage mathématique à prétention scientifique a été développé à partir de cette approche, développant un vaste corpus académique dont les présupposés idéologiques et l’incohérence épistémologique sont rarement mis au jour dans les cours universitaires contemporains d’économie qui se contentent de présenter sans recul critique les courbes d’indifférence, le principe des rendements décroissants, les divers schémas d‘équilibre général présupposant implicitement la neutralité de la monnaie etc.

Comme le disait autrefois Joan Robinson : « Les néo-classiques traitent le capital comme si c’était de la confiture, mais ce n’est pas de la confiture ».

Pour une critique approfondie de l’inadéquation des modèles d’inspiration marginaliste et néo-classique à la description du fonctionnement de l’économie, il convient de se plonger dans [8] L’Imposture économique de S. Keen qui constitue une référence incontournable.
La crise de 2007-2008 et l’incapacité des économistes néo-libéraux à la voir venir (à la surprise inquiète de bon nombre de non-experts dont la Reine d’Angleterre) a conduit les économistes vraiment sérieux (ceux qui ne recevront jamais le Prix de la Banque de Suède) à redoubler d’effort pour déboulonner l’idéologie néo-libérale toujours dominante.
Dans ce registre, outre le gros livre de S. Keen et l'essai critique s'inscrivant dans la tradition marxiste [9] Les fondements logiques de la théorie néoclassique de l’échange de J. Fradin, on lira avec profit [10] L’Empire de la valeur d’A. Orléan, ouvrage sur lequel je reviendrai dans le dernier billet de cette série.

Un auteur sensiblement plus « libéral » (au sens classique) que Keen comme Robert Mistral a intitulé le Chapitre VII de [3] La Fable des marchés efficients, signe que les discours béats (et bêtas…) sur l’optimalité du libre fonctionnement du marché (sous réserve d’absence de l’intervention de l’Etat) ne sont plus vraiment de saison, et sa critique de l’idéologie néo-libérale de Hayek et A. Rand, du monétarisme de M. Friedman ou R. Lucas et de l’ultra-formalisme à la Debreu en est d’autant plus implacable : « Le rapprochement avec le modèle de Walras rappelle que ces résultats dépendent de l’existence d’un système complet de marchés à la Arrow-Debreu, hypothèse dont on a déjà discuté l’irréalisme. Et ce n’est pourtant qu’à cette condition que l’économie de marché a les propriétés de parfaite efficacité informationnelle que lui prête Hayek. »

Ceci ne veut pas dire que tout soit à jeter dans les développements théoriques qu’à connus cette « économie bourgeoise » au cours des 19ème et 20ème siècle : avant même l’émergence du keynésianisme et l’accent qu’il a mis sur l’incertitude et sur la manière dont le libre marché pouvait très bien fonctionner durablement en situation sub-optimale de sous-emploi, les développements de la théorie des cycles, par exemple, ont permis, au début du 20ème siècle, de renouer avec une vision macro-économique des cycles de la production industrielle et de la mobilisation du capital s’appuyant sur des analyses empiriques.

Pourtant, il est clair que le remplacement des approches classiques de la valeur fondées sur les prix de production ou sur la quantité de travail, par la théorie subjective de la valeur-utilité a constitué une importante régression intellectuelle de l’économie politique qui s'est transformée en une construction idéologique servant à justifier l'ordre établi (en ignorant le désordre établi par le fonctionnement spéculatif des marchés financiers). Depuis quelques années, on assiste fort heureusement à un renouveau intellectuel de l’économie politique qui se traduit entre autres réflexions par l’émergence de nouvelles théories de la valeur. Ce sera l’objet du dernier billet de cette série.

Sources :
Les ouvrages référencés précédemment, plus :
[9] Jacques Fradin Les fondements logiques de la théorie néoclassique de l’échange
(PUG Maspéro - 1976)
[10] André Orléan L’Empire de la valeur (Ed. Du Seuil - 2011)

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