L'immigration en Argentine (5/6)

L'ASSIMILATION PAR L'ÉDUCATION En Argentine comme ailleurs le principal outil d'assimilation des immigrants fut le développement de l'instruction publique et de l'école primaire obligatoire.

José Hernandez, adversaire politique réactionnaire (de tendance ruraliste et fédéraliste) des libéraux au pouvoir dans les années 1860 prétendait que dans la République Argentine tout allait de mal en pis car « Mitre a fait de la république un campement militaire et Sarmiento va en faire une école ».

La politique volontariste d'alphabétisation et de création d'écoles primaires mise en place par Sarmiento porta ses fruits en quelques décennies, malgré un démarrage difficile par manque de ressources humaines (jusque dans les années 1880 les Écoles Normales qui formaient les instituteurs manquaient de moyens). Le même Hernandez, chargé dans les années 1860 d'une mission d'inspection des écoles de la province de San Luis, y releva que parmi la centaine d'instituteurs inspectés seuls deux possédaient les compétences nominalement requises pour enseigner.

Pourtant, Hernandez lui-même put mesurer dix ans plus tard le succès indéniable de la politique éducative de Sarmiento grâce à l'énorme succès que rencontra son Martin Fierro dès sa première publication en 1872, y compris dans les provinces les plus reculées.

Car la mise en place des écoles primaires (où le taux d'absentéisme dans les campagnes fut pourtant très élevé au début et ne baissa que très progressivement) se doubla d'une politique d'alphabétisation des adultes qui rencontra un succès certain, preuve que la notion générale de progrès économique et social incluait pour tous les esprits ces acquis culturels essentiels que sont la lecture et l'écriture.

Des courriers envoyés à Sarmiento dès la fin des années 1850 décrivent l'enthousiasme pour l'apprentissage de la lecture qui gagnait les campagnes: « un de mes garçons de ferme, marié, a mis a profit pendant tout cet été les heures de la sieste et de la soirée pour apprendre à lire et à écrire ».

Un autre indice des progrès de l'alphabétisation est l'énorme développement de la presse: au début des années 1880, l'Argentine était le troisième pays au monde par le nombre de quotidiens, magazines et revues imprimés par habitant.

L'école républicaine argentine avait également, tout comme la nôtre à la même époque (sous la IIIème république, au temps de Jules Ferry), une mission d'instruction civique fondée sur l'enseignement de l'histoire par les grandes heures du roman national, comme l'explique fort bien José Ramos Mejia: « Systématiquement et avec présence obligatoire, on leur parle de la patrie, du drapeau, des gloires nationales et des épisodes héroïques de l'histoire ».

Dans certaines provinces un peu éloignées du pouvoir central de Buenos Aires (Cordoba, Santa Fe, Entre Rios) l'État intervint pour interdire la mise en place, dans certaines colonies où les immigrants s'étaient regroupés par nationalités, d'écoles primaires non habilitées où l'enseignement était dispensé dans d'autres langues que l'espagnol.

L'école publique fut ainsi la principale fabrique des petits Argentins pour produire, au-delà de l'intégration, une véritable assimilation et homogénéisation des populations immigrées.

Cependant, à l'exception des grandes villes, l'instruction publique s'arrêtait au primaire et les collèges, lycées et a fortiori universités n'existaient pas.

Pendant longtemps, seules Cordoba (surnommée La Docte pour son université, la plus ancienne d'Amérique du Sud, fondée au 17ème siècle par les Jésuites) et Buenos Aires avec l'Université Nationale (qui a fêté récemment son bicentenaire) disposèrent d'une structure d'enseignement tertiaire.

Dans les provinces les plus reculées et les moins densément peuplées comme la Patagonie, l'éducation secondaire n'était dispensée que par les internats religieux catholiques (en particulier les Salésiens) et cette situation perdura jusque dans les années 1960.

Il est aujourd'hui de bon ton dans une certaine ultra-gauche « décoloniale » française de remettre en cause la politique d'intégration et d'assimilation par l'école, et de critiquer les simplifications grossières du »Roman National », mais l'exemple de l'Argentine nous montre que le développement volontariste d'un service public d'éducation reste un des meilleurs moyens de lutter contre la fragmentation de la société par le communautarisme identitaire (y compris et surtout celui des Gaulois « de souche »).

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