L'Argentine entre Charybde et Scylla (le défaut et le virus)

L'Argentine gère en ce moment deux crises: celle de la dette et celle du coronavirus

Sur le front de la lutte contre le coronavirus, les choses se passent nettement mieux que dans les pays voisins, y compris sur le plan politique, car les mesures prises pour lutter contre la diffusion du virus ont porté leurs fruits. L'épidémie est à présent limitée à Buenos Aires et ses banlieues, d'une part, et à la province septentrionale du Chaco d'autre part. Les foyers infectieux dans les autres provinces (en particulier à Cordoba) sont tous en bonne voie d'extinction (par exemple, la province patagonique de Santa Cruz a été déclarée hier libre de Covid-19).

Le principal risque à gérer est la recrudescence de contaminations que l'on constate depuis quelques jours dans les nombreuses zones d'habitat insalubre et surpeuplé qui parsèment le tissu urbain du Grand Buenos Aires (13 millions d'habitants dont environ 2 millions dans des bidonvilles). Plusieurs figures militantes de l'entraide locale sont décédées la semaine dernière, ce qui a soulevé une certaine émotion, et ce d'autant plus que le précariat portègne est devenu la victime d'une épidémie importée de l'étranger par les classes aisées ayant voyagé en Europe et aux USA en décembre et janvier.
On peut noter que les personnes en question étaient relativement jeunes (entre 40 et 60 ans) mais qu'elles faisaient partie des groupes à risque car obèses et souffrant probablement d'autres co-morbidités (diabète, hypertension). Du fait de la jeunesse relative du précariat urbain argentin, c'est en fait davantage l'obésité que l'âge qui est dans cette fraction de la population le principal facteur de risque.
Le bilan actuel global est très satisfaisant: l'Argentine vient seulement de franchir le seuil de 10 morts par million d'habitants (10 fois moins que le Brésil ou l'Allemagne... et 40 fois moins que la France).
Les scientifiques argentins ont développé localement des tests rapides et travaillent sur plusieurs pistes de traitement dont la plus prometteuse est l'utilisation d'anticorps issus du plasma de personnes guéries (leur approche technique consiste à extraire les anticorps du plasma plutôt que d'utiliser le plasma brut.)

Sur le plan politique, même si des frictions sont inévitables et si la compétition ne manquera pas de s'aiguiser dans la perspective des élections intermédiaires de 2021, les responsables locaux de l'opposition, et en particulier le maire de Buenos Aires Horacio Rodriguez-Larreta (qui est à ce stade le plus crédible candidat de l'opposition de Droite pour les présidentielles de 2022) jouent le jeu d'une coordination opérationnelle au quotidien avec le gouvernement central. Seule une poignée d'ultra-libéraux rameutés par Macri et son ex-ministre de l'intérieur Patricia Bullrich s'essaient, comme Trump et Bolsonaro, à tenir un discours anti-confinement au nom de la sauvegarde de l'économie, mais l'actuel désastre sanitaire au Brésil les rend inaudibles: le gouvernement Fernandez bénéficie d'un fort soutien (les trois-quarts des Argentins approuvent sa gestion de l'épidémie, soit le double du niveau de confiance accordé par les Français à leur Jupiter Junior.)

Sur le front de la dette, l'Argentine est tombée en "défaut technique" vendredi dernier, mais les marchés mondiaux ayant en ce moment d'autres chats à fouetter, cela n'a pas suscité d'inquiétude particulière, d'autant plus que les négociations continuent et que les positions semblent se rapprocher. Le FMI soutient discrètement l'Argentine car le remboursement des milliards qu'il avait prêtés avec bien trop de légèreté au gouvernement Macri deviendrait problématique si les créditeurs privés se révélaient trop gourmands...Dans cette affaire, l'Oncle Sam s'est fait étonnamment discret mais le gigantesque bordel qui s'étend au Brésil et les intenses protestations populaires au Chili (sans même parler de l'ambiance au Vénézuela, de la Bolivie, du Pérou et de l'Equateur) font apparaître par contraste l'Argentine comme un des pays les plus stables de la région avec l'Uruguay... Pourvu que ça dure...

Après quelques semaines de tergiversation, les créditeurs les plus importants comme BlackRock ont accepté d'entrer dans le schéma de négociation proposé par le ministre des finances Martin Guzman et de faire des contre-propositions. Ils semblent désormais prêts à avaler une décote importante de la dette (59% du nominal, alors que la dernière offre de Guzman se situait dans une fourchette de 50 à 55% du nominal). Le délai de grâce de 3 ans réclamé par les Argentins reste le principal point de blocage, car les créditeurs privés voudraient commencer à récupérer des sous dès 2021. Malgré l'agitation en cours des médias dominants du Groupe Clarin et autres (ces médias appartiennent à la même oligarchie qui se trouve aussi être un des propriétaires masqués de bons argentins via ses fonds offshore, et ils poussent en conséquence à un accord le plus généreux possible envers les créditeurs privés...)

L'économie à l'arrêt n'arrange évidemment pas les affaires du pays, mais constitue paradoxalement un atout supplémentaire dans la négociation en cours: ni le FMI ni BlackRock et ses compères n'ont plus contesté l'impossibilité pour l'Argentine de tenir le surréaliste calendrier de remboursement des dettes qu'avaient défini le gouvernement Macri... et le gouvernement Kirchner avant lui. Le seul point positif des restrictions économiques actuelles est que l'inflation a significativement baissé (1,5% seulement en avril contre 3% et plus les mois précédents).

En tout cas, les Argentins de classe moyenne de ma connaissance se contrefichent bien du "défaut technique" et des complexes négociations financières en cours. Ce qui les préoccupe, en particulier ceux qui vivent à Buenos Aires, est de se tenir à l'écart du méchant virus et surtout le risque dans les mois qui viennent d'assister, comme partout ailleurs, à une remontée brutale du chômage de masse et de la pauvreté à des niveaux inconnus jusqu'alors.

En poussant un peu, je crois même que le spectre d'une explosion sociale pourrait les convaincre de payer davantage d'impôts l'an prochain...

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