Les ultra-droites anglaises et américaines (3/3) : le vote populaire à Droite

La gauche intellectuelle prisonnière de ses préjugés a du mal à comprendre le vote populaire de Droite autrement que comme pure et simple aliénation et surtout à saisir quelles constantes anthropologiques et socio-économiques en constituent le socle.

La gauche intellectuelle prisonnière de ses préjugés a du mal à comprendre le vote populaire de Droite autrement que comme pure et simple aliénation et surtout à saisir quelles constantes anthropologiques et socio-économiques en constituent le socle. Pourtant l’élection de Trump puis le vote des Anglais en faveur du Brexit ont amené les gauches américaines et anglaises à réfléchir sur le sujet.

Dans un article récent du Times Literary Supplement titré ‘Angry young men’ (jeunes hommes en colère), la juriste féministe américaine Joan C. Williams, par le biais d’une recension de deux ouvrages récemment paru (The White Working Class de Justin Gest et Making Sense of the Alt-Right de George Hawley), fait courageusement le point sur le nécessaire recentrage des réflexions progressistes autour des divisions de classe, y compris et surtout dans leur dimension culturelle.

Elle relève que depuis 1970, on a observé une avalanche d’écrits sur la race et le genre, au détriment de l’attention portée aux classes sociales, qui s’est trouvée confinée à un groupe de plus en plus restreint de sociologues du travail. L’élection de Trump et le vote en faveur du Brexit ont replacé brutalement les classes sociales au centre de l’attention : le vote ‘Leave’ fut fortement corrélé avec des régions ayant une tradition d’emploi industriel, des salaires bas, un taux de chômage élevé et des votants ayant peu ou pas de qualifications professionnelles.

Par ailleurs, moins de 500 comtés américains ont voté pour Hillary Clinton mais ils représentent les deux tiers du PIB, alors que les 2600 comtés qui ont voté Trump n’en représentent qu’un tiers.

Après la nuit électorale qui vit la victoire de Trump, Joan C. Williams publia dans la Harvard Business Review un essai sur « Ce que tant de gens ne comprennent pas au sujet de la classe ouvrière américaine » (https://hbr.org/2016/11/what-so-many-people-dont-get-about-the-u-s-working-class) puis un ouvrage également intitulé The White Working Class l’an passé.
Le point-clé de ces deux interventions est que dans le système de valeurs des ouvriers blancs américains on méprise les professionnels qualifiés (médecins, avocats, ingénieurs, professeurs...) mais qu’on respecte les riches, parce que s’ils sont riches c’est parce qu’ils ont dû beaucoup travailler. Autrement dit, la classe ouvrière américaine déteste l’élite méritocratique dont les Clinton étaient des représentants typiques, mais révère l’élite ploutocratique, d’où le succès de Trump.

J. Gest compare l’adhésion populaire au Tea Party américain et le soutien à Trump, d'une part, et l'approbation du UKIP anglais et le vote en faveur du Brexit, d'autre part.

Aux USA, le sentiment de perte économique est, chez les Républicains comme chez les Indépendants, le principal facteur de soutien à Trump, (41 % de vote Trump en plus chez ceux qui ressentent ce sentiment par rapport au reste de la population) alors que c’est le sentiment de perte de statut social (+26%) et de poids politique (+21%) qui dominent dans l’adhésion au Tea Party.
Par contraste, ce qui fit le succès de UKIP et du choix du Brexit en Angleterre fut essentiellement, et dans des proportions très supérieures à ce qui fut observé pour le Tea Party, le sentiment de perte politique (accroissant de 82 % le soutien à UKIP) loin devant les deux autres facteurs (+30 % pour la situation économique personnelle et +20 % pour la position sociale).

La conclusion est que les classes ouvrières anglaise comme américaine se sont senties abandonnées et trahies par les politiques clintoniennes et blairistes d’alignement sur les intérêts de la classe financière et des minorités ethniques.

Il faut bien voir que le ressentiment des couches populaires traditionnelles envers la pseudo-gauche de la "Troisième Voie" est double : un rejet des politiques économiques néo-libérales, mais aussi un refus culturel d’accorder une place centrale aux thématiques sociétales de race et de genre qui mobilisaient les milieux étudiants (parce que cette centralité reste parfaitement compatible avec le néo-libéralisme ambiant).
Après avoir en passant évoqué Bourdieu à propos de l’expression culturelle des différences de classe, Joan Williams écrit très lucidement : « La logique centrale de la vie dans les élites professionnelles-managériales se focalise sur le développement de soi ; c’est la raison pour laquelle les progressistes éduqués à l’université se soucient davantage des inégalités qui empêchent ce développement individuel, du droit à l’avortement (qui protège la liberté sexuelle et le potentiel de carrière des élites) aux droits des LGBT (qui protègent contre la perte abrupte de leurs privilèges précédemment subie par les hommes blancs de l’élite qui se trouvaient être homosexuels). Je partage toutes ces valeurs de l’élite (j’ai travaillé sur la race et le genre pour la plus grande partie de ma vie adulte, et le droit à l’avortement fut mon premier engagement politique) mais ceci ne me rend pas aveugle au fait que ces priorités reflètent le droit au développement de soi que ceux de mon groupe social considèrent comme un dû, ce qui à son tour reflète un privilège de classe. »

Joan Williams explique que la culture des groupes sociaux dominés (Joan Williams emploie le terme de « non-elites ») est différente de celles des élites intellectuelles, et qu’en particulier dans les familles ouvrières, l’accent est mis sur l’auto-discipline (un trait qui ressort sous le terme de ‘Conscientiousness’ dans l’étude psychologique que j’ai évoquée dans mon billet précédent) qui permet de « se lever pour se rendre tous les jours à l’heure à un travail souvent pas très épanouissant. » Et elle ajoute :

« Les dominés donnent de la valeur aux institutions traditionnelles qui favorise l’auto-discipline : l’armée, la religion, la vie de famille traditionnelle. Le mépris affiché par les élites vis-à-vis de ces institutions nourrit le conflit de classes. Les différences culturelles fondées sur la classe sociale incluent les attitudes envers le nationalisme et l’immigration. Avec le développement de l’Union Européenne, la foi dans le libre marché qui était un thème ne concernant que les élites économiques s’est transformée en un cosmopolitisme qui est devenu une façon d’affirmer son appartenance à l’élite. S’identifier comme un citoyen de son propre pays en est venu à être considéré comme bas-de-gamme et probablement raciste. Mais le fait saillant est que tout un chacun met l’accent sur les catégories sociales qui lui offrent une position honorable. Être britannique ou américain est une des rares catégories à statut élevé auxquelles les dominés peuvent prétendre, et ils s’en réclament fièrement comme d’un baume pour les blessures cachées de leur classe. Nier cette fierté nationale en la traitant de racisme nourrit encore plus le conflit de classe. »

Williams ajoute que ce qui exaspère le plus les ouvriers blancs américains est de se faire traiter de racistes lorsqu’ils demandent surtout que leur mauvaise situation économique soit mieux prise en compte, et ce d’autant plus que les non-blancs (Noirs et Hispaniques) souffrent des mêmes maux qu'eux.

Utiliser l’étiquette de raciste pour faire taire la protestation des dominés est pour elle une forme de snobisme de l’élite (on pourrait dire la même chose de l’usage profus et confus des dénonciations de racisme et d’islamophobie que l’on peut observer dans les débats de Médiapart).

Après de nombreux entretiens avec les sujets de son étude, Gest propose une utile distinction entre ‘nationalistes’ et ‘exaspérés’, les premiers, qui sont une petite minorité, mettent effectivement en avant la thématique raciale alors que les seconds recherchent simplement quelqu’un qui se fasse le champion de leur cause sur le plan économique.

Pour Joan C. Williams, le problème de la Gauche est donc de redevenir attirante pour les exaspérés tout en maintenant en place de solides barrières contre les suprémacistes blancs.

L’ouvrage de Hawley sur l’authentiquement raciste ultra-droite américaine (faussement auto-proclamée 'Alternative') fournit quelques éléments utiles de compréhension de la dynamique sociologique du vote Trump. Par exemple, les femmes n’ayant pas fait d’études universitaires ont donné à Trump, malgré ses multiples dérapages sexistes, une majorité de 28 % sur Clinton. Là aussi, la motivation est principalement économique : « J’ai voté pour le boulot de mon petit ami » proclame une jeune électrice de Trump. La ségrégation des dominés s’est renforcée au fil des décennies mais la répartition des emplois peu ou non-qualifiés entre hommes et femmes est resté assez stable, les emplois « col-rose » plus mal payés des femmes se combinant dans les foyers populaires avec les emplois « col-bleu » des hommes. Cependant, les hommes se sentent maintenant menacés dans certains secteurs par l’arrivée des femmes en compétition avec eux pour des emplois stables.

Ainsi, l’Alt-Right joue de la corde sensible de la virilité menacée et traite de « cucks » (c’est-à-dire de cocus élevant des enfants faits par d’autres) les conservateurs plus traditionnels.

Joan C. Williams conclut sur l’ironie de la situation qui fait que, alors que les hommes décrits dans ces deux livres cherchent à se libérer de l’hégémonie culturelle des élites progressistes, ils restent prisonniers d’une politique de l’identité qui ne cesse de parler de race et jamais de classe sociale.

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