Contrôle des voyageurs

Une fable de science-fiction en forme de roman-feuilleton

En ces temps de réduction drastique des voyages aériens à longue distance, cette histoire de Xavier Courteix parue l'an passé aux éditions FLBLB trouve une nouvelle pertinence.
Dans un avenir proche, les voyages touristiques lointains ont été arrêtés suite à à une multiplicité d'accidents aériens causés par une tempête solaire ayant mis le GPS en panne (on voit au passage que l'auteur ne connaît pas vraiment la navigation aérienne: sur les avions de ligne, même si les satellites sont de plus en plus utilisés, les aides à la navigation au sol de type VOR ou DME, de même que d'autres systèmes encore plus anciens comme le LORAN-C pour la navigation en route ou l'ILS pour l'atterrissage, sont toujours là; de plus, ces avions sont équipés de centrales à inertie (INS) qui permettent une navigation indépendante de tout moyen externe (en l'absence de recalage périodique, les INS dérivent et la précision de navigation se dégrade, mais pas au point de provoquer des catastrophes en série). Le système satellitaire GNSS, dont le GPS n'est qu'une des composantes, est effectivement à la merci de perturbations magnétiques et des tempêtes solaires qui constituent un mode commun de défaillance touchant toutes les constellations (GPS étatsunien, Glonass russe, Galileo européen, BeiDu chinois) et rendent impossible le remplacement total et définitif de tous les moyens classiques par ces constellations.
Cela dit, que la justification de l'arrêt des vols soit plutôt foireuse n'est pas gênant pour la suite du récit. On peut seulement relever que le coronavirus qui sévit depuis bientôt un an aurait pu être enrôlé à l'appui de la crédibilité de l'histoire, ce qui aurait constitué une anticipation vraiment réussie.
Pour permettre aux riches populations urbaines réduits à l'immobilité de voyager virtuellement, une start-up ambitieuse développe un implant cérébral qui équipe des "dobles" et permet aux "visiteurs" adoptant des "dobles" de visiter des lieux distants directement à partir des images mentales captées par leurs "dobles". Ici, on pense aux projets d'augmentation bionique envisagés par Elon Musk et aussi à d'autres romans de SF comme l'excellent Jacinthes de Chelsea Quinn Yarbro (traduit dans la collection Présence du Futur en 1984) qui envisageait de capter et retransmettre les rêves, avec des effets addictifs assez similaires à ceux qu'envisagent Courteix.
Au bout d'une dizaine d'années, le succès du système a permis, en une évolution vaguement dystopique, de résoudre le problème du chômage de masse en aboutissant à ce que la moitié de la population soit devenue "visiteuse" et l'autre moitié des "dobles" établis dans la nature (car les "dobles" souffrent de migraines et d'hallucinations dans les villes du fait d'interférences électromagnétiques avec leurs implants.)
La fable ainsi déroulée vaut aussi et surtout par sa dimension formelle: le choix d'un récit prenant la forme d'un roman-feuilleton photographique (incluant des incursions visuelles dans une vieille station radio en Allemagne ou en Corée urbaine ou rurale) produit un effet paradoxal de réalisme qui contribue à la réussite de l'ouvrage.

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