Courir avec le cheval du commissaire

Cette expression proverbiale argentine a repris récemment de l'éclat, pour le meilleur et surtout pour le pire

La formule populaire argentine, qui s'énonce tantôt avec colère et tantôt avec résignation, renvoie au monde des gauchos de la pampa du 19ème, celui qu'évoqua le Martin Fierro de José Hernandez, ce prototype de la sous-littérature ruraliste argentine dont je vous ai déjà traduit quelques vers.

Cette image provient des courses de village où il était de bon ton de laisser gagner celui qui montait le cheval du commissaire de police, dont on pouvait supposer par ailleurs que pour courir après les pilleurs de banque et voleurs de bétail il devait avoir à la fois de l'endurance et une bonne pointe de vitesse.

« Courir avec le cheval du commissaire » c'est donc bénéficier d'un gros avantage accordé par les autorités au départ d'une compétition, avantage logiquement considéré comme indu par les adversaires du bénéficiaire.

Par exemple, dans l'appel d'offre, plusieurs fois retardé, lancé en vue du renouvellement pour une douzaine d'années de la concession du métro de Buenos Aires, il se dit que le sortant local Metrovias (associé à une entreprise allemande pour faire sérieux) court avec le cheval du commissaire face aux deux offres concurrentes pilotées chacune par un des principaux opérateurs français (Keolis associé à Transport for London et RATP). Résultat des courses avant la fin de l'année (sauf nouveau report).

Mais il se trouve aussi qu'à Rosario, capitale du narco-trafic argentin (et de la corruption qui va avec), on a découvert récemment que le commissaire Luis Quevertoque partageait la propriété d'un cheval de course avec le chef de clan narco Esteban Alvarado, un des principaux rivaux du gang des Cantero (plus connu comme "Los Monos"). Il paraît que le commissaire en question portait en permanence un gilet pare-balles car il craignait des représailles de la part des Monos et autres ennemis rancuniers de son protégé.

Il semblerait donc qu'Alvarado fasse là-bas partie de ceux qui courent avec le cheval du commissaire...

Au cas où ce favoritisme éhonté envers un des gangs qui se disputent le marché de la drogue à Rosario  vous inquièterait, soyez rassurés: les Monos aussi avaient leurs protecteurs au sein de la police et plusieurs policiers ont été condamnés lors des grands procès qui eurent lieu il y a quelques années et qui se conclurent en 2015 par une condamnation à 9 ans de prison pour Guille Cantero, chef de la bande des Monos.

Après avoir connu un pic particulièrement sanglant à 213 morts pendant l'année 2013, la guerre des gangs narcos de Rosario a un peu baissé de rythme depuis que plusieurs des Monos et de leurs adversaires ont été mis sous les verrous. Cette mise à l'ombre n'empêche d'ailleurs pas le dynamique entrepreneur Guille Cantero de continuer à gérer son business à distance et à ordonner à ses lieutenants de liquider tel ou tel concurrent gênant. Quand on vous dit que le télétravail c'est l'avenir...

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