Le dernier roi de Naples est mort

Ce n'est ni Ferdinand IV de Bourbon-Sicile ni Joseph Bonaparte ni Joachim Murat qui furent tous trois plus ou moins brièvement des rois de Naples. Non, le dernier roi de Naples fut Diego Maradona.

Ceux qui reprochent à Maradona ses liens avec la Camorra ignorent sans doute qu'à Naples, nul n'échappait à la Camorra. Dès qu'il y avait de l'argent à glaner ou du pouvoir à exercer, la Camorra rôdait. J'écris cela au passé, car je ne suis pas retourné à Naples depuis plus de vingt ans, mais je doute que les choses aient beaucoup changé depuis les années 80.

Comme le rappelle Carlo Sanna dans l'introduction de son Il Gergo de la Camorra (L'Argot de la Camorra) il ne faut pas confondre la Camorra urbaine de Naples avec la mafia rurale de Sicile. La Camorra est aussi et surtout beaucoup plus ancienne que la Mafia: selon Sanna, ses origines remonteraient au 14ème siècle.
Quand Ferdinand IV récupéra son trône en 1815 il réunifia ses deux royaumes et prit le nom de Ferdinand 1er, Roi des Deux-Siciles. Ce cousin de Louis XVI Le Raccourci était aussi son beauf, car sa femme Marie-Caroline d'Autriche était la soeur aînée de Marie-Antoinette (et elle menait ce faible monarque par le bout du nez).
Le beauf du Raccourci eut la brillante idée de confier un temps aux camorristes la gestion de la douane napolitaine mais dut rapidement se rendre à l'évidence: faire gérer les services de la douane par une bande de contrebandiers n'était pas la meilleure façon de remplir les caisses de l'Etat.
Laissons-là tous ces aristos fin-de-race et venons-en à Diego Maradona, le vrai dernier roi de Naples. Il se trouve que dans le milieu des années 80, lorsque Diego était au faîte de sa gloire comme N°10 du FC Naples, je séjournais assez souvent là-bas, car ma soeur y vivait alors; à Naples on ne parlait pas de la Camorra, on la subissait: les commerçants et restaurateurs payaient "la protection" sans rechigner. Lors de ma première ou deuxième visite, ma soeur me conta que dans une poubelle au coin de la rue, une tête tranchée avait été fortuitement découverte quelques jours auparavant (à Naples les poubelles municipales n'étaient pas ramassées très régulièrement, sauf les veilles d'élection).
Un jour, l'hôtel où je résidais cette fois-là entra en deuil: le patron venait de mourir (de mort naturelle) et une superbe berline Maserati d'un gris-vert métallisé du meilleur effet s'était garée devant l'hôtel au mépris des panneaux d'interdiction de stationner. Le chauffeur au visage dur ne cessait d'inspecter les environs et l'on évitait de le regarder dans les yeux. J'appris plus tard qu'il convoyait un puissant chef camorriste du quartier qui était descendu de son repaire afin de payer ses respects au défunt.
En ce temps-là, Diego Maradona gagnait beaucoup d'argent qu'il dépensait sans compter en cocaïne, en alcool et en femmes, et la Camorra aime à choyer ce genre de gros consommateurs d'un peu tout ce qu'elle peut fournir.
Diego eût-il écrit des vers, la gauche-qui-pense eût aisément excusé ses débordements et on l'eût enterré hier sous la commode étiquette de "poète maudit", mais il ne fut qu'un imprévisible poète de la balle au pied.

Lors de l'homérique finale Argentine-Allemagne de 1986, ma compagne et moi étions partis passer quelques jours à Procida (l'Isola di Arturo, moins connue que Capri et moins touristique, avec son ancienne prison-forteresse dominant toute une pointe de l'île). Le dimanche soir nous devions reprendre le bateau pour rentrer à Naples et après avoir suivi la première mi-temps sur une petite télévision noir et blanc, nous allâmes attendre le bus au bord de la route. Contrairement à l'aller, le bus était étonnamment loin d'être plein: tous ceux qui le pouvaient étaient restés devant leur poste de télévision, et le chauffeur fonçait à tombeau ouvert afin d'arriver au port avant le début de la seconde mi-temps.

Nous suivîmes donc la seconde mi-temps à bord du ferry. Devant la télévision, quelques touristes allemands sirotaient des bières en encourageant les actions offensives de leur équipe, mais assez mollement car ils étaient encerclés de Napolitains hurlant d'excitation chaque fois que Maradona touchait un ballon. Moi, je restais sur mon quant-à-moi: toute cette agitation ne me concernait pas.
L'égalisation allemande à dix minutes de la fin avait rendu le suspens insupportable, ragaillardissant les spectateurs teutons et crispant les Napolitains devenus presque muets. Le but de la victoire argentine fut marqué juste avant l'arrivée au port, et la victoire de l'Argentine déchaîna à Naples un enthousiasme indescriptible. Toute la ville chantait dans les rues la gloire de Diego Maradona et de ses coéquipiers. La cohue était telle que le taxi qui nous ramenait à notre hôtel avançait à la vitesse d'un escargot et lorsque notre chauffeur apprit que ma compagne était originaire du pays de Maradona, il refusa carrément de nous faire payer la course.

Plus de trente ans après, la passion napolitaine pour Maradona, qui les vengea de siècles d'humiliations infligées par les richards du nord en leur faisant par deux fois gagner le championnat d'Italie de football, n'a pas faibli et l'on a pu voir hier encore tout Naples célébrer son dernier roi.

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