Cordoba, épicentre des résistances au péronisme

La victoire de Fernandez à la présidentielle et celle de Larreta aux municipales de Buenos Aires étaient largement anticipées. Mais pour comprendre le score écrasant de Macri à Cordoba (62%) réitérant presque celui qui lui avait assuré la victoire en 2015 (75%), il faut remonter plus loin dans l'histoire.

Cette province est la seconde plus importante du pays, loin derrière Buenos Aires. Elle comporte à l’est et au sud une large frange rurale plutòt prospère peu sensible aux sirènes kirchnéristes. Sa capitale est aussi un centre industriel important qui fut un bastion de la gauche syndicale, à fois à l’intérieur du péronisme et en dehors (comme en témoignent la figure d’Agustin Tosco et le mouvement social de masse connu comme le Cordobazo qui, deux ans avant notre mai 68, vit se conjoindre protestation ouvrière et révolte étudiante).

Cordoba était aussi le tout premier centre d’enseignement supérieur du pays avec son université créée par les Jésuites dès le XVIème siècle et qui valut à la ville le surnom de « La Docte ».

La faible appétence de Cordoba pour le péronisme ne date pas d’aujourd’hui : Cordoba fut en 1946 la seule province à échapper au raz-de-marée péroniste et à élire un gouverneur radical.

Entre 1946 et 1952, Peron prit le contrôle des universités en restreignant l’autonomie universitaire et en réduisant les représentations étudiantes (et en virant au passage plus de 2000 professeurs) et la Fédération Universitaire Argentine (FUA) qui avait été un point focal de la résistance aux régimes autoritaires et aux dictatures militaires des années 30-40 (« la décennie infâme ») devint au début des années 50 un des hauts lieux de la résistance intellectuelle au péronisme en milieu étudiant. Une grève générale fut décrétée en 1952 après les tortures subies par un étudiant aux mains de la police péroniste.

La suffocante persistance de la mythologie péroniste a fait oublier qu’en 1950-51 eurent aussi lieu de nombreuses grèves ouvrières (en particulier dans les chemins de fer) animées par des militants syndicaux de gauche qui défendaient les travailleurs durement touchés par l’inflation, la crise économique et la répression patronale, et qui tentaient aussi de résister à l’instrumentalisation et à la bureaucratisation péroniste de la CGT. Ces grèves furent brutalement réprimées par le régime, et les militants qui les animèrent payèrent chèrement avoir envoyé sur les roses l’impérieuse madone Evita venue dans un atelier ferroviaire de Buenos Aires exiger la fin de la grève.

Les principaux centres de cette mobilisation furent les banlieues de Buenos Aires mais aussi celle de Cordoba, seconde plus importante ville industrielle du pays (et qui reste aujourd’hui encore la capitale argentine de la construction automobile).

En 1954, l’affrontement entre Peron et l’église catholique, causé par la loi sur le divorce et par le culte posthume entretenu autour d’Eva Duarte de Peron, trouva en Cordoba son principal point de fixation, du fait du poids local du cléricalisme catholique, mais aussi du centralisme et du verticalisme péroniste qui affaiblirent le Parti Justicialiste dont les structures locales étaient perçues comme de simples porte-voix du pouvoir central (et ceci explique l’énorme distance qui a subsisté entre le péronisme Macri-compatible de Cordoba et les gouvernements nationaux se réclamant du péronisme : pour se faire élire et ré-élire, De La Sota et son successeur Schiaretti ont toujours joué de la corde sensible et posé aux fédéralistes contre les unitaires portègnes.) Les destructions d’églises et de sièges des partis d’opposition (le siège du Parti Socialiste qui contenait la plus grande bibliothèque ouvrière du pays fut incendié par les péronistes en 1953 en représailles à un attentat organisé par de jeunes membres du Parti Radical) marquèrent le début de la fin du premier péronisme et Cordoba devint le point de départ du coup d’État de 1955 piloté par le général Lonardi.

Voici ce que dit de l’atmosphère à Cordoba à cette époque, l’écrivain Andrés Rivera, nom de plume du militant communiste Marcos Ribak (1928-2016) dans son pénultième récit Garde Blanche, par la voix de son alter ego Pablo Fontan :

« Pablo Fontan vécut deux ans à Cordoba. Et il fut témoin, comme d’autres, de l’unique et plus formidable rébellion contre le péronisme de Peron qu’ait enregistré l’histoire politique de l’Argentine du 20ème siècle. (Après, inévitablement, arrivent à pas lents les intellectuels qui citent Foucault et Nietzsche pour justifier l’homme qui a dit de lui -même Je suis un général herbivore, et les gouvernements de passage qui cherchent à imiter le mangeur d’herbe, même dans le déploiement d’une charité possible. Ni l’un ni les autres ne touchèrent à un centime du pouvoir de l’oligarchie toujours insultée. »

(Note : la parenthèse ouverte n’est pas refermée à la fin du paragraphe ; je ne sais s’il s’agit d’une négligence de l’éditeur ou d’une volonté de l’auteur.)

 

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