Saakachvili l'apatride

Saakachvili vient d’être déchu de sa nationalité ukrainienne par Porochenko et n’ayant plus sa nationalité géorgienne, il se retrouve apatride.

Celui qui fut la pointe avancée de l’atlantisme européen dans le Caucase (il a fait des études aux Etats-Unis et son épouse est néerlandaise) a toujours été complaisamment décrit par les médias occidentaux comme un personnage « bouillonnant et débordant d’énergie » (euphémisme pour « brouillon et impulsif »).
Sa pratique ultra-personnalisée et discrétionnaire du pouvoir et sa désastreuse guerre d’Ossétie (une expédition punitive lancée contre des indépendantistes locaux soutenus par la Russie avait tourné au désastre pour l’armée géorgienne et donné lieu à une des rares interventions utiles de Sarkozy en matière de politique internationale) avaient fini par indisposer les Géorgiens (qui en ont pourtant vu d'autres au temps de Joseph Djougachvili) et après sa démission de la présidence il fut poursuivi pour abus de pouvoir (en raison de la répression brutale d’une manifestation d’opposants juste avant des élections qu'il perdit précisément en raison de cette brutalité) et il n’échappa à un procès qu’en quittant précipitamment le pays tout en dénonçant une vengeance politique de ses adversaires à son encontre.
Il y a dix-douze ans, à l’époque où Saakachvili en était le président, j'ai conduit en Géorgie deux projets d'étude de plusieurs mois chacun, et j’ai pu y observer qu’en fait de construction d’un Etat de Droit et de lutte contre la corruption, il s’agissait surtout de remplacer les réseaux post-soviétiques de copinage de Chevernadze par les réseaux de copinage étatsuniens et israéliens de Saakachvili, et les oligarques que Saakachvili était supposés avoir mis au pas avaient toujours pignon sur rue...
Lorsque Saakachvili, fort de son image de chevalier blanc très bien en cour aux Etats-Unis et en Europe, vint mettre ses talents au service de l’Ukraine, Porochenko, qui avait alors un urgent besoin de redorer son blason vis-à-vis de ses patrons occidentaux, lui avait remis en mains propres et en grande pompe un passeport ukrainien et le nomma gouverneur d’Odessa pour y organiser la lutte contre la corruption. On allait voir ce que l’on allait voir…
Eradiquer la corruption demande un travail de longue haleine et la construction de relations de confiance avec la population et les cadres de l’administration, ce qui était peu compatible avec le fonctionnement éruptif et clanique de Saakachvili, qui décida d'injecter un certain nombre de ses copains géorgiens dans le pilotage de l’administration locale, au grand déplaisir de ses nouveaux concitoyens ukrainiens, pourtant loin d’avoir tous été initialement hostiles à son arrivée au gouvernorat.
En fait, le clan Porochenko étant partie intégrante des principaux réseaux de corruption en Ukraine, toute lutte sérieuse contre la corruption y est parfaitement illusoire et on peut donc supposer que Saakachvili (qui est certes un excité incontrôlable mais pas un naïf) voulait simplement s’y refaire une santé politique et utiliser cette mission à haute visibilité médiatique comme un tremplin pour revenir en Géorgie en sauveur de la patrie une fois que le vent aurait tourné.
Selon l’administration ukrainienne, Porochenko aurait pris la décision de virer Saakachvili au retour d’un voyage à Tbilissi pendant lequel il aurait soudain appris que Saakachvili faisait toujours l’objet de poursuites pénales dans son pays d’origine, informations que ledit Saakachvili aurait dissimulées lors de sa naturalisation. Cette justification est bien sûr cousue de fil blanc, car les poursuites lancées par le nouveau pouvoir géorgien contre Saakachvili après sa chute étaient de notoriété publique dès avant sa naturalisation ukrainienne et son embauche par Porochenko.
Jusqu’à plus ample information, l’hypothèse qui me semble la plus plausible est que les oligarques ukrainiens et géorgiens se sont ligués pour avoir la peau de l’agité dont l'activisme et l’imprédictibilité perturbait leurs activités (sans pour autant faire diminuer significativement la corruption qui reste endémique en Ukraine).
L’épopée ukrainienne de Saakachvili se termine donc comme son attaque-surprise contre les rebelles d’Ossétie du Sud: en eau de boudin.
Il y a par ailleurs une certaine ironie à voir devenir apatride un politicien qui ne jurait que par l'OTAN et l'Union Européenne, ces deux organes majeurs du dépassement des patries européennes.

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