Quelques idées fausses sur le marché mondial du pétrole

J'étais en train de préparer pour la fin de cette année un petit florilège de ce que je considère comme des idées fausses à propos de l'évolution du marché mondial du pétrole. L'article de Philippe Riès qui vient de placer la première de ces idées fausses en première page du journal Médiapart m'incite à accélérer sa mise en ligne.

Première idée fausse: les très flexibles producteurs non-conventionnels américains auraient désormais la capacité de remplacer l'Arabie Séoudite comme régulateur du marché pétrolier. Ceci ne tient pas la route, car la flexibilité (une autre idée partiellement fausse, voir plus bas) n'est pas tout: le coût moyen de production reste le paramètre-clé et les efforts de rationalisation et d'optimisation réalisés cette année sous la pression de la chute des cours atteignent leurs limites. Pour plus d'explications (en anglais): http://www.bloomberg.com/news/articles/2015-12-09/shale-doesn-t-swing-oil-prices-opec-does
En réalité, le principal impact probable à moyen et long terme de la part croissante (mais encore très modeste) du non-conventionnel dans la production totale sera d'accroître la volatilité des prix à l'échelle de cycles de "boom-and-bust" du non-conventionnel sur quelques années.

(voir mes précédents billets "pétroliers" en commençant par: https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/050315/eagle-has-crash-landed-un-petrolier-shadok-de-moins)

Deuxième idée fausse: les producteurs non-conventionnels sont beaucoup plus flexibles que les producteurs conventionnels ou offshore. Comme beaucoup d'idées fausses, celle-ci contient une dose de vérité: la flexibilité technique au niveau de la mise en exploitation de nouveaux puits est certes plus grande du fait de la faible durée de vie des puits, mais dans une phase de baisse des prix elle se paie par une flexibilité moindre au niveau du régime établi de production. Là où un producteur conventionnel peut moduler le débit d'une installation existante avec une grande aisance technique (il suffit d'ouvrir plus ou moins le robinet) mais aussi économique (ce sont des puits à longue durée de vie et donc déjà en partie amortis), le non-conventionnel n'a pas le choix: il doit pomper et vendre coûte que coûte pour rembourser ses dettes antérieures et financer la poursuite de l'extraction. Car les profils d'investissement sont très différents: de lourds investissements initiaux en conventionnel sont compensés par des coûts ultérieurs d'exploitation très réduits alors que le non-conventionnel exige des investissements initiaux plus faibles mais impose des coûts d'exploitation plus élevés tout au long de l'exploitation. Dans la période actuelle d'argent aisément disponible à faible taux, la VAN (Valeur Actuelle Nette) d'un projet conventionnel s'en trouve améliorée d'autant, l'actualisation de l'investissement initial pesant moins sur l'estimation de la rentabilité in fine du projet. Répétons-le une fois encore, c'est le coût moyen de production intégré sur toute la durée d'exploitation du projet qui fera la différence entre un pétrole rentable et un pétrole qui ne ne le sera pas.

Troisième idée fausse: le "peak oil" n'existe pas, le pétrole restera abondant et peu cher pendant des siècles.

Le "peak oil" du pétrole conventionnel est bel et bien derrière nous et il est illusoire de croire que lorsque l'on ne pourra plus obtenir de pétrole qu'avec de l'offshore ultra-profond ou du non-conventionnel cela se fera pour quelques dollars par baril. Mais là encore il y a une vérité cachée derrière cette idée fausse: à l'échelle de plusieurs décennies la transition énergétique réduira la consommation de pétrole mais sans la faire disparaître. On peut dès maintenant généraliser des bus, des camions, des voitures entièrement électriques, mais les réacteurs des avions continueront de brûler du kérosène et d'autres industries continueront de l'utiliser pas forcément pour le brûler (plasturgie)

Quatrième idée fausse: le pétrole va descendre à 20 dollars le baril et y rester longtemps

Avec la récente baisse à 36-38 dollars le baril cette idée lancée par Goldman-Sachs (avec sûrement quelques arrières-pensées spéculatives...) revient en force ces jours-ci. Comme j'ai essayé de l'expliquer ici: https://blogs.mediapart.fr/michel-delarche/blog/120915/madame-irma-goldman-sachs cette hypothèse me semble irréaliste. Compte tenu du caractère hautement spéculatif de ce marché, on ne peut pas exclure des excursions ponctuelles très brutales à la hausse ou à la baisse au gré des fluctuations géopolitiques et économiques, mais il faut raison garder: les indices WTI et Brent ont maintenant convergé (j'avais anticipé ce phénomène au printemps dernier) mais la valeur de ces indices pour livraison dans un an reste dans la fourchette de 40 à 45 dollars qui me semblait être la zone moyenne correcte pour l'actuel régime de (légère) surproduction. Rappelons aussi que le cours moyen sur 2015 est de l'ordre de 53 dollars le baril. Il faudrait encore quelques mois dans une fourchette de 35 à 40 dollars pour qu'on atteigne la moyenne annualisée de 40 dollars le baril en dessous de laquelle beaucoup de producteurs (y compris dans l'offshore conventionnel) seraient obligés de jeter l'éponge. Mais à ce stade, les turbulences géopolitiques deviendraient rapidement insoutenables et une remontée des cours s'imposerait économiquement et politiquement à tous les acteurs.

Cinquième idée fausse: les USA vont devenir exportateurs de pétrole. La récente levée de l'interdiction d'exporter du pétrole américain est le fruit d'un de ces deals législatifs foireux dont le Congrès américain a le secret: en échange de quelques concessions à la politique de l'environnement des Démocrates, les Républicains (qui sont les alliés traditionnels du lobby pétrolier) ont obtenu la levée de cette interdiction. Mais comme le thème de la déchéance de nationalité des binationaux, c'est une mesure purement symbolique: les USA restent et resteront très largement importateurs nets de pétrole (ils produisent moins de la moitié de ce qu'ils consomment). Ce qui est vrai c'est qu'ils importeront moins du Mexique, du Vénézuela et d'Arabie Séoudite et davantage du Canada, et leur sensibilité géopolitique aux flux pétroliers se réduira à proportion, mais de là à penser qu'ils vont inonder le marché pétrolier avec leur huile de schiste il y a une grosse marge. Le seul effet concret de cette annonce a été d'accélérer la convergence des indices Brent et WTI.

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