Quand Pétropol était devenu Léningrad

Le dernier poème de ma série pétersbourgeoise est daté de décembre 1930, l’année où Staline avait consolidé son pouvoir en URSS lors du 16ème Congrès du Parti (juin-juillet 1930). Pétersbourg était devenu Léningrad,

Le dernier poème de ma série pétersbourgeoise est daté de décembre 1930, l’année où Staline avait consolidé son pouvoir en URSS lors du 16ème Congrès du Parti (juin-juillet 1930). Pétersbourg était alors devenu Léningrad, mais ce nouveau nom n’est présent dans le poème que par son titre et par un adjectif (omis dans ma traduction). Pour Mandelstam, c’est toujours le Pétersbourg de sa jeunesse qui revit dans ces vers (non publiés de son vivant).

Ленинград

Я вернулся в мой город, знакомый до слез,
До прожилок, до детских припухлых желез.

Ты вернулся сюда – так глотай же скорей
Рыбий жир ленинградских речних фонарей!

Узнавай же скорее декабрьский денёк,
Где к словещему дегтю подмешан желток.

Петербург! Я еще не хочу умирать:
У тебя телефонов моих номера.

Петербург! У меня еще есть адреса,
По которым найду мертвецов голоса.

Я из лестнице черной живу, и в висок
Ударяет мне вырванный с мясом свонок.

Я всю ночь папролет жду гостей дорогих,
Шевеля кандалами цепочек дверных.

Léningrad

Dans ma ville, connue à en pleurer, je reviens
Jusqu’aux veines, jusqu’aux oreillons enfantins

Toi tu reviens ici, avale vite fait
L’huile de poisson des réverbères des quais !

Reconnais vite en décembre le jour où reste
Un jaune d’oeuf changé en un goudron funeste

Pétersbourg ! Je ne veux pas mourir déjà:
Mes numéros de téléphone tu les as.

Pétersbourg ! Moi j’y possède une adresse encor
Par le son de leur voix je retrouve les morts.

Je vis dans l’escalier d’service et dans ma tête
Résonne arrachée avec la chair la sonnette.

Et j’attends toute la nuit mes invités chers,
Les chaînes des portes remuent comme des fers.

Notes sur la traduction :
En traduisant ce poème-ci, j’ai voulu faire apparaître le côté loufoque, quasi-futuriste, de Mandelstam, un trait qui ira en s’accentuant dans ses dernières années. L’idée d’avaler l’huile de poisson des réverbères en est un exemple.
Respecter les rimes des distiques m’a demandé quelques acrobaties. J’ai globalement adopté un style familier car on est loin ici de l’académisme un peu formel des premiers poèmes.
J’ai mis au présent les deux occurrences du passé perfectif вернулся (je suis/ tu es/ revenu/rentré).
J’ai traduit припухлых желез (littéralement « ganglions gonflés ») par ‘oreillons’, du fait du renvoi à l’enfance.
ленинградских речних фонарей (littéralement « les réverbères de la rivière de Léningrad ») ont dans ma traduction perdus leur « Léningradité » au passage.
La journée de décembre où le jaune d’oeuf est remplacé par un triste goudron m’a laissé perplexe, mais je peux assurer le lecteur ne connaissant pas du tout le russe que желток c’est bien le jaune d’oeuf et дегтю le goudron…
Quant à лестнице черной (littéralement : « escalier noir ») c’est l’escalier de service.
Висок (la tempe) a été traduit par ‘tête’ pour la rime avec ‘sonnette’.

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