Le nouveau bipartisme argentin

Le retour du péronisme n'est qu'un slogan: ce qui se met en place aujourd'hui en Argentine ressemble davantage au schéma de polarisation politique développé par Mitterrand et Giscard dans les années 1970 en France.

Le retour du péronisme n'est qu'un slogan, ce qui se met en place aujourd'hui en Argentine ressemble davantage au schéma de la polarisation politique développée par Mitterrand et Giscard dans les années 1970 en France.

Les commentateurs les plus superficiels ne parlent ici et ailleurs dans le monde que de retour du populisme ou du péronisme, certains mettent tout de même l'accent sur la spécificité du kirchnérisme, une forme typiquement latino-américaine de gauche nationale qui fait se tordre le nez aux paléo-trotskistes de Mediapart et aux délicats intellectuels d'une certaine gauche post-classiste.

Ce filon idéologique a une longue histoire en Argentine qu'on peut faire remonter aux années 1900 et aux fondateurs de l'Union Civique Radicale (De La Torre et Alem) et à leur combat contre l'impérialisme britannique (dont l'arrogance était incarnée alors par Walter Runciman). Leurs héritiers furent le groupe FORJA et des intellectuels des années 1930-40 comme Scalabrini-Ortiz qui se rallièrent à Peron. Au sein du mouvement justicialiste, les militants les plus soucieux de munir le combat anti-impérialiste d'un corpus idéologique propre restèrent très minoritaires mais purent se réclamer de J.W. Cooke. Dans cette lignée, le principal « intellectuel organique » du kirchnérisme est Ricardo Forster, philosophe de la critique culturelle du néo-libéralisme (j'ai commencé à lire son dernier ouvrage "La Sociedad Invernadero" et je vous en ferai un compte-rendu dans quelque temps).

Du point de vue de la pratique politique et de la gestion des rapports de force issus des élections, ce que Fernandez est en train de construire s'apparente fortement non pas à une réunification du péronisme mais à la constitution d'une alliance pragmatique entre les vieux barons du caudillisme clientélaire des provinces péronistes du nord et du sud et le noyau central du kirchnérisme (Kicillof, De Pedro...). Ceci ressemble beaucoup au schéma de prise du pouvoir par Mitterrand s'appuyant sur une structure militante lui apportant une stratégie d'Union programmatique de la Gauche, et le corpus idéologique de la Gauche socialiste (CIR, poperenistes et CERES) pour négocier sur cette base le ralliement au nouveau PS des grands barons SFIO du municipalisme clientélaire des « Bouches du Nord » (Mauroy, Deferre et quelques autres).

De même, la cristallisation d'une nouvelle opposition regroupant macristes, radicaux et péronistes anti-K (Pichetto, Schiaretti) ressemble également à la construction de la galaxie giscardienne regroupant sous le label UDF, autour d'un coeur stratégique constitué par les (néo-)libéraux « modernistes » (de Giscard lui-même à JJSS sans oublier Raymond Barre), les notables démo-chrétiens et conservateurs des campagnes et des petites villes (le CNIP, les Lecanuetistes et les Républicains Indépendants de province, plus la frange la plus européiste du parti gaulliste (le pendant argentin de ce segment est la majorité droitière de l'UCR) et aussi quelques transfuges de la SFIO (comme Alduy à Perpignan) qui préférèrent se rallier à la droite qu'avaliser l'alliance avec le PCF, tout comme les plus anti-K des péronistes traditionnels ont préféré se rallier à Macri que voisiner avec Kicillof.

Cette comparaison a bien sûr ses limites (Macri est moins intelligent que Giscard, et Kicillof n'est pas le PCF !), mais elle me semble mieux éclairer les recompositions en cours que le discours dominant sur la réunification du péronisme.

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