L'Angleterre en 2019

2019 est l'année du Brexit et l'état présent de l'Angleterre profonde nous ramène deux siècles en arrière, au temps où Shelley dénonçait les inégalités sociales dans un de ses plus célèbres sonnets: "England in 1819".

Le vote en faveur du Brexit fut le révélateur d'une crise identitaire et xénophobe propre à l'Angleterre (car ni le Pays de Galles, ni l'Ecosse, ni l'Irlande du Nord n'avaient voté en ce sens, mais l'Angleterre est la seule de ces quatre nations composant le Royaume-dit-Uni à ne pas disposer de son propre Parlement, et la dévolution de pouvoirs accordée aux Parlements locaux n'a fait qu'aiguiser ce sentiment d'un manque d'autonomie nationale évoqué depuis longtemps sous le nom de "West Lothian Question").

Le Brexit qui adviendra en cette année 2019, est avant tout le symptôme des dégâts qu'ont causés, dans ce pays comme en France, des décennies de politique aveuglément néo-libérale atomisant la société en promouvant l'individualisme et l'utilitarisme ("There is no such thing as society" disait Thatcher, toute imbibée de l'idéologie d'Ayn Rand et de Friedrich Hayek).

L'inexorable dévalorisation du travail humain à coups de dumping social et de délocalisations, et l'encouragement corrélatif à la spéculation financière mondialisée ont eu pour résultat un accroissement continu des inégalités sociales au bénéfice d'une classe dominante thatchéro-blairiste aussi prétentieuse, vulgaire, arrogante, cupide et inculte que nos actuels oligarques hollando-macroniens.

L'Angleterre des premières réformes sociales puis du Welfare State d'après-guerre s'était pourtant extirpée d'un paupérisme remontant à la première Révolution Industrielle.
Dans son fameux sonnet "England in 1819" l'esprit révolutionnaire du poète Shelley décrivait une Angleterre écrasée par la violence des classes dominantes et ce tableau a malheureusement retrouvé, là-bas comme ici, toute sa sombre actualité.
En cette année commençante qui s'annonce pleine de turbulences, je vous offre donc l'original de ce poème suivi de ma propre traduction en alexandrins français (pour d'autres de mes traductions de poèmes, voir ici)

England in 1819

An old, mad, blind, despised and dying King ;
Princes, dregs of their dull race, who flow
Through public scorn, -- mud from a muddy spring;
Rulers who neither see nor feel nor know,

But leechlike to their fainting Country cling
Till they drop, blind in blood, without a blow;
A people starved and stabbed on the untilled field;
An army whom liberticide and prey

Makes as a two-edged sword to all who wield;
Golden and sanguine laws which tempt and slay;
Religion Christless, Godless, a book sealed;

A senate, Time’s worst statute, unrepealed, –
Are graves from which a glorious Phantom may
Burst to illumine our tempestuous day.

P. B. SHELLEY (1792-1822)

L’Angleterre en 1819

Un vieux roi méprisé, fou, aveugle et mourant ;
Des princes, résidus de leur race stupide,
Qui nagent dans l’opprobre, - boue d’un boueux torrent ;
Des dirigeants sans yeux, ignorants et rigides,

Des sangsues accrochées au pays défaillant,
Jusqu’à tomber tous seuls,  pleins de sang, regards vides;
Sur les champs en jachère, un peuple a faim, qu’on brise;
Une armée que victime on rend liberticide,

Un glaive à deux tranchants que les puissants maîtrisent;
Loi de l’or, loi du sang, tentatrice, homicide ;
La religion sans Dieu ni Christ, livre fermé ;

Un sénat, pire loi du Temps, irréformé –
De leur tombe il se peut qu’un Fantôme glorieux
Surgisse illuminant nos jours tempétueux.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.