Michel J. Cuny
Ecrivain-éditeur professionnel indépendant depuis 1976. Compagnon de Françoise Petitdemange, elle-même écrivaine-éditrice professionnelle indépendante depuis 1981.
Abonné·e de Mediapart

243 Billets

0 Édition

Billet de blog 13 avr. 2015

Pour en finir avec la Cinquième République (10)

Michel J. Cuny
Ecrivain-éditeur professionnel indépendant depuis 1976. Compagnon de Françoise Petitdemange, elle-même écrivaine-éditrice professionnelle indépendante depuis 1981.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

    Cet André Tardieu que Charles de Gaulle n’aurait pas fait que lire "comme tout le monde "

    C’est à Nicholas Wahl, spécialiste états-unien de la "Naissance de la Cinquième République" que nous devons de savoir que Charles de Gaulle - comme il le lui avait d’abord confié dès 1961 - avait lu André Tardieu "comme tout le monde", mais c’est également à lui qu’est due l’affirmation selon laquelle la proximité entre la pensée politique de Tardieu et celle du Général était constitutive du "trait d’union principal " permettant de comprendre la provenance doctrinale de la Constitution de 1958.

    D’où l’intérêt d’observer la trajectoire politique d’André Tardieu, l’homme qui aura fait trembler la République le 6 février 1934, alors qu’il se gardait bien de se présenter au côté de ligues d’extrême droite d’abord et avant tout préoccupées de faire le coup de poing sans aucun plan pour le lendemain.

    À la différence d’un De Gaulle, André Tardieu n’était pas un aventurier. Il n’avait pas eu à se faire lui-même. Très tôt et comme malgré lui, il aura eu derrière lui des forces considérables, et tout spécialement un personnage dont il saura devenir un ami intime : l’industriel Ernest Mercier. Or, celui-ci emportait avec lui tout un univers que le principal biographe de Tardieu, François Monnet, nous livre ici dans ses figures les plus représentatives des années vingt :
    « Les chefs d’industrie du secteur à forte croissance, tels André Citroën pour l’automobile, Ernest Mercier et Auguste Detœuf pour le pétrole et l’électricité, Henry de Peyerimhof et la famille Schneider pour la métallurgie, assistés de financiers dynamiques tel Horace de Finaly, de la Banque de Paris et des Pays-Bas, et soutenus par des publicistes influents, tels Jacques Bardoux, André François-Poncet et Émile Moreaux qui tous animèrent la S.E.I.E. [Société d’études et d’informations économiques], ou encore par le comte de Fels, directeur de la Revue de Paris, aidés, enfin, dans leurs efforts de regroupement par des hommes comme Étienne Clémentel et René Duchemin. Ces chefs d’industrie, la plupart polytechniciens, entendaient émanciper la production française de ses habitudes malthusiennes et rénover les pratiques industrielles selon le modèle américain. » (page 88)

    Il faut insister sur le fait que ce modèle américain est effectivement celui du rêve de même nom, mais qu’il porte sur les USA d’avant la crise de 1929…

    Et François Monnet y insiste lui aussi, en évoquant une initiative essentielle du soutien principal d’André Tardieu dans cet ensemble des capitaines d’industrie français :
    « Particulièrement représentatifs de ce "néocapitalisme " d’inspiration américaine étaient les hommes qui se groupèrent derrière Ernest Mercier, magnat de l’électricité, pour former, en décembre 1925, le mouvement du Redressement français (RF). » (page 89)

    Vint enfin le temps de l’adoubement - qui est aussi à peu près celui de la catastrophe du "jeudi noir" à Wall Street :
    « À la réunion générale du RF [Rassemblement français] de novembre 1929, peu de temps après la formation du premier cabinet Tardieu, Mercier désigna le nouveau président du Conseil comme "l’homme le plus capable et le plus digne de diriger la nation ", apportant au gouvernement le "concours total et enthousiaste " du Redressement français. » (page 94)

    Or, un peu auparavant, Ernest Mercier avait eu l’occasion d’engager le futur du Redressement :
    « Lorsque, dans un parti quelconque, surgira un homme qui sera plus que nous en état de donner l’impulsion du mouvement, nous serons heureux plus que je ne saurais dire, de lui céder la place que nous occupons aujourd’hui, de marcher derrière lui et de lui apporter notre collaboration sans réserve. » (page 92)

    Et déjà, il avait le nom d’André Tardieu au bout de la langue…

    Pour situer cet homme dont Clemenceau avait annoncé, dès février 1926, que ce serait "la mission de parler au nom de la France" et dont François Monnet nous dit qu’il "fut en effet le premier homme politique français à se servir de la TSF dans une campagne électorale ", il faut encore dire que c’est aux États-Unis pendant la Première guerre mondiale qu’André Tardieu avoue avoir découvert la capacité mobilisatrice du "plus moderne des arts américains, l’art de la publicité ".

    Thème qu’il développera dans l’ouvrage qui a publié en 1927 à Paris : Devant l’obstacle - L’Amérique et nous, dont voici trois extraits très significatifs :
    « Il s’agit, par des moyens appropriés, d’établir le contact avec le public, de multiplier d’un côté la puissance de pénétration, de l’autre la disposition à se laisser pénétrer. »
    « Atteindre l’individu dans ses sentiments intimes sans laisser s’interposer entre ces sentiments et l’appel, qui leur est adressé, le miroir déformant des notions conventionnelles, du parti pris et de l’habitude. Voilà la formule. »
    « On plaidera le dossier de la France, comme on lance l’auto Ford et le col Arrow. » (page 129)

    La TSF… L’appel… Parler au nom de la France… comme on vend une auto ou une chemise…

    Voilà pour la forme générale.

    Quant au fond… ne serait-ce pas la Constitution de 1958 ?

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Amérique Latine
En Colombie, Francia Márquez, première afro-descendante à la vice-présidence, suscite l’espoir
Francia Márquez entre en fonctions aux côtés du nouveau président Gustavo Petro dimanche 7 août. Cette femme noire et activiste écoféministe a promis d’« éradiquer le patriarcat » en Colombie et de lutter contre les discriminations, mais les écueils seront nombreux.
par Sophie Boutboul
Journal
Au Pérou, l’union du président de gauche et de la droite déclenche une déferlante conservatrice
Sur fond de crise politique profonde, les femmes, les enfants et les personnes LGBT du Pérou voient leurs droits reculer, sacrifiés sur l’autel des alliances nécessaires à l’entretien d’un semblant de stabilité institutionnelle. Les féministes sont vent debout.
par Sarah Benichou
Journal — International
L’apartheid, révélateur de l’impunité d’Israël
Le débat sur l’existence ou non d’un système d’apartheid en Israël et dans les territoires palestiniens occupés est dépassé. L’apartheid israélien est un fait. Comme le confirme l’escalade des frappes et des représailles autour de la bande de Gaza, il est urgent désormais de mettre un terme à l’impunité d’Israël et de contraindre son gouvernement à reprendre les négociations.
par René Backmann
Journal — Proche-Orient
Au moins trente-deux morts à Gaza depuis le début de l’offensive israélienne
Parmi les victimes des frappes visant la bande de Gaza figurent une enfant de 5 ans et un chef du groupe armé palestinien Djihad islamique palestinien, ont annoncé les autorités sanitaires locales. L’armée israélienne parle d’une « attaque préventive » contre le Djihad islamique palestinien.
par La rédaction de Mediapart (avec AFP)

La sélection du Club

Billet de blog
Réponse au billet de Pierre Daum sur l’exposition Abd el-Kader au Mucem à Marseille
Au Mucem jusqu’au 22 août une exposition porte sur l’émir Abd el-Kader. Le journaliste Pierre Daum lui a reproché sur son blog personnel hébergé par Mediapart de donner « une vision coloniale de l’Émir ». Un membre du Mrap qui milite pour la création d'un Musée national du colonialisme lui répond. Une exposition itinérante diffusée par le site histoirecoloniale.net et l’association Ancrages complète et prolonge celle du Mucem.
par Histoire coloniale et postcoloniale
Billet de blog
Deux expos qui refusent d'explorer les réels possibles d'une histoire judéo-arabe
[REDIFFUSION] De l’automne 2021 à l’été 2022, deux expositions se sont succédées : « Juifs d’Orient » à l’Institut du Monde Arabe et « Juifs et Musulmans – de la France coloniale à nos jours » au Musée de l’Histoire de l’Immigration. Alors que la deuxième est sur le point de se terminer, prenons le temps de revenir sur ces deux propositions nous ont particulièrement mises mal à l'aise.
par Judith Abensour et Sadia Agsous
Billet de blog
A la beauté ou la cupidité des profiteurs de crise
Alors que le débat sur l'inflation et les profiteurs de la crise fait rage et que nous assistons au grand retour de l'orthodoxie monétaire néolibérale, qui en appelle plus que jamais à la rigueur salariale et budgétaire, relire les tableaux d'Otto Dix dans le contexte de l'Allemagne années 20 invite à certains rapprochements idéologiques entre la période de Weimar et la crise en Europe aujourd'hui.
par jean noviel
Billet de blog
Michael Rakowitz, le musée comme lieu de réparation
À Metz, Michael Rakowitz interroge le rôle du musée afin de mettre en place des dynamiques de réparation et de responsabilisation face aux pillages et destructions. Pour sa première exposition personnelle en France, l’artiste irako-américain présente un ensemble de pièces issues de la série « The invisible enemy should not exist » commencée en 2007, l’œuvre d’une vie.
par guillaume lasserre