Etre citoyen, est-ce périmé ?

La montée de l’insignifiance, prédisait Cornelius Castoriadis, est le signe de notre temps. Il se referait à cette longue décrépitude du politique, où s’engouffrent les représentants de citoyens, n’ayant plus rien à proposer sinon la gestion de la désolation, aveugles aux conséquences de leurs propres décisions, incapables de rêver ou même d’imaginer. Il se referait aussi à cette société du spectacle prévue elle, par Guy Debord, qui remplace la réalité en télé-réalité et se fragmente en une multitude de petits désirs, de petits plaisirs et des peurs sans fin. Les concepts fondateurs de notre culture, le mythe, la démocratie, l’éthique et le verbe sont galvaudés, manipulés, dévoyés par des dirigeants non représentatifs, mal élus, éloignés dès leur naissance aussi bien du labeur du commun de mortels, mais aussi du savoir, de la connaissance et de la paideia, ce processus qui, chez les grecs, aboutissait à la formation du citoyen. Le champ politique n’est plus que limbe, marécage nauséabond, où tout s’entremêle et se confond, où plus rien n’a de sens. Où la mémoire, le passé, n’ont plus d’existence, non plus que le futur, et où seul l’instant et le cri ont droit de cité. Les parvenus de la technostructure qui gère l’insignifiance, et qui croient naïvement nous gouverner, ont abdiqué de tous les savoirs, de toutes les sciences, humilié la mathématique, tourné le dos à la philosophie, supprimé l’histoire - la résumant en commémorations grandiloquentes et ridicules à la fois -, ridiculisé le théâtre par leurs performances télévisés grotesques, tué la parole en disant, sans vergogne, tout et son contraire. Si la politique est un choix, il n’y a plus de politique. Si la politique est un éthos elle n’existe plus non plus : les scandales ont cessé d’être, car ce qui les caractérise par définition c’est leur exceptionnalité. Si la politique c’est prévoir, oubliez-là. Aujourd’hui la politique retourne à sa grotte tous les soirs à la fin du journal télévisé jusqu’au prochain journal.

Et tout cela pour quoi ? Pour une Hélène pour paraphraser Seféris. Pour une croissance, pour une rigueur, pour un paradis perdu que l’on nomme désormais « réforme », cachée dans le ventre du marché - cheval de Troie souillant nos murs et nos murailles. Les citoyens - Cassandre, couverts d’un gilet jaune, eux « qui viennent de loin et voient le futur », eux « qui habitent le réel » ne sont plus entendus, car être lucide, être prévoyant, être citoyen, c’est périmé.

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