La tyrannie s’étale, de la démocratie ne restent que des mots vidés de leur sens

L’activation de l’article 49.3 met cette fois à l’épreuve l’attachement à la démocratie et à la République de chaque parlementaire, tous appelés à se positionner au regard de la logique d’affrontement entre le pouvoir et la société qui domine désormais le régime né en 1958.

L’exercice tyrannique du pouvoir s’étale,
de la démocratie ne restent que des mots vidés de leur sens

                        L’activation de l’article 49.3 de la constitution de 1958 par le président de la République, via son collaborateur, Édouard Philippe, met à l’épreuve l’attachement de chacun des membres de la représentation parlementaire à la démocratie et à la République. Leur vote individuel en faveur de la motion de censure ne dépend pas de leur appartenance à un camp majoritaire ou d’opposition, il dépend de l’idée qu’ils se font de ce que doit être un régime de démocratie représentative authentique.

                       Toutes et tous savent en effet qu’ils ont été mal élu(e)s, par une faible minorité de citoyens. C’est particulièrement vrai pour les élus macronistes, même s’ils persistent souvent à le nier, lesquels, pour la plupart totalement inconnus de leurs électeurs qui n’ont à aucun moment approuvé un programme de casse de l’État social, ne doivent leurs mandats qu’à leur médiocre talent d’avoir su se placer dans le sillage d’une aventure individuelle, à relents bonapartistes, inspirée par les milliardaires de notre pays et leurs valets médiatiques. On est loin d’une irruption de la démocratie vivante….

                       Les macronistes savent, tout comme leur mentor lui-même, qu’ils ont été élus sur un tour de passe-passe et par défaut. Ils savent que le pays ne les suit pas dans leur soif de contre-révolution inégalitaire et ultra-libérale. Si on doit placer l’apparition de leur mouvement dans une perspective historique, ils ne peuvent nier qu’ils sont très éloignés des intentions démocratiques et réformistes qui furent celles du Front populaire, de la Libération ou même du 10 mai 1981 mais qu’ils se placent plutôt dans le sillage de l’hubris des réactionnaires vengeurs que la France a connus triomphants lors de la Restauration et du Second Empire, et encore dans les années qui ont suivi le Front populaire. Des décrets-lois de Laval aux ordonnances macronistes, quelle continuité ! Laval qui annonçait Vichy…

                      Les politiques menées depuis le début du quinquennat macroniste, favorables aux riches, tendres aux privilégiés, dures aux défavorisés et impitoyablement cyniques vis-à-vis des milieux populaires et de la classe moyenne, appuyées sur la force majoritaire née d’un système électoral non démocratique puis sur le renforcement des législations répressives et enfin sur les violences judiciaires et policières, constituent  un viol de la démocratie. Elles sont minoritaires dans l’opinion, elles sont refusées par les forces vives de la société (jeunesse, actifs, travailleurs et intellectuels), elles sont combattues par les corps intermédiaires, les syndicats, les associations. Le fait que tout cela soit compté comme négligeable par les macronistes en dit long sur leur filiation politique.

                      L’utilisation du 49.3 entre dans cette logique d’affrontement entre le pouvoir et la société qui caractérise désormais le régime né en 1958. Macron, au-delà de sa volonté de briser, dans une démarche tatchérienne, le mouvement social déjà bien affaibli, a fait de cette affaire des retraites le marqueur identitaire de son mandat, jouant à quitte ou double son éventuelle réélection en 2022. Par bien des aspects, cette histoire réveille le souvenir d’un autre type d’affrontement de légitimités, celui du monarchiste, le général de Mac Mahon, élu en 1873 président de la République par une Chambre monarchiste et confronté à partir de 1876 à une Chambre désormais républicaine à laquelle il entendait imposer un gouvernement à sa main, avec le duc de Broglie comme président du Conseil. L’affrontement, recherché de part et d’autre, opposa les républicains, adossés au pays, aux conservateurs, décidés à maintenir leur pouvoir : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyez-le bien Messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre », déclara le chef du camp républicain, Léon Gambetta. Cette fois-là, la République fut victorieuse.

                      Dans le système verrouillé de la 5ème République, une telle configuration de conflit entre l’exécutif et le législatif est à peu près impossible : le législatif, élu dans la foulée du président de la République, est entièrement à sa main et à sa botte. Par conséquent, le conflit, s’il survient, ne peut être qu’entre le pays et le pouvoir. Nous en sommes là. Le pouvoir se croit assez fort pour défier le pays. Celui-ci a fait la preuve, depuis des années de son impuissance et de sa paralysie, les électeurs ont déserté les urnes, près d’un quart des votants expriment un choix en sécession avec la République, le mouvement social inouï des Gilets jaunes a été écrasé par la répression judiciaire et policière, les syndicats très affaiblis ont perdu toutes les batailles qu’ils ont engagées depuis plus de 20 ans et le premier d’entre eux est entre les mains des mêmes qui contrôlent le pouvoir politique, la jeunesse est atomisée et aveugle, circonvenue qu’elle est par l’individualisme, l’appétit de consommation, l’absence d’avenir collectif, les intellectuels ou ce qu’il en reste sont inaudibles – imagine-t-on, de nos jours, un regroupement de prix Nobel, de prix Goncourt, de médaillés du CNRS se positionnant aux côtés du peuple contre l’oligarchie, s’exprimant en défense des principes égalitaires, démocratiques et républicains ?

                      Le 49.3 que Macron vient de déclencher n’a rien à voir avec tous les précédents car il ne s’agit pas d’une partie dans laquelle l’exécutif imposerait ses vues à une majorité parlementaire indocile mais d’un acte autoritaire de défi contre un pays en sécession. D’une certaine façon, la tyrannie qu’on avait vu se mettre en place lors du mouvement des Gilets jaunes prend la forme, désormais, d’une guerre civile menée par une clique contre tout ce qui lui résiste, des cheminots aux avocats, des éboueurs aux danseurs et musiciens de l’Opéra, des enseignants aux agriculteurs, et finalement contre la société dans son ensemble.

                      À l’occasion du débat de censure, les élus macronistes vont devoir se positionner, individuellement et « en conscience », non principalement sur le projet de démolition du système de retraites, sur les incohérences de l’étude d’impact bidouillée, sur les petits trafics et les grandes exceptions auxquels donne lieu le projet de loi, sur le recours aux ordonnances et au 49.3, mais surtout sur la gouvernance aveuglée, autoritaire et anti-sociale qui caractérise le quinquennat de Macron. Même recrutés sur CV conforme et installés depuis dans un groupe parlementaire mené à la baguette, ils peuvent réagir et rompre avec le parti pris idéologique violemment libéral et avec la soumission à un guide et un gourou (indigne de personnes éduquées) qui a jusque-là caractérisé les députés play mobil macronistes. Ils sont placés devant une responsabilité historique, n’ayons pas peur des mots ; ils sont à la bifurcation.

Mais, comment en est-on arrivé là ?

                      C’est arrivé quand la démocratie a été assez dévoyée pour que les forces occultes de l’argent soient en mesure de neutraliser à leur profit exclusif la relative autonomie des mécanismes institutionnels, de prendre en main directement l’ensemble des pouvoirs en instrumentalisant à leur service la caste technocratique, de manœuvrer le processus électoral, déjà bien délabré, pour en faire un pure opération de marketing opérée par des « communicants » comme celles décrites et dénoncées dans des « séries » comme Borgen ou Baron noir et depuis longtemps par des films hollywoodiens, de téléguider la pensée et les choix des électeurs via des médias entièrement ralliés à la novlangue, aux « éléments de langage » et à la propagande. Macron est et aura été le premier produit, à l’état pur, d’un Léviathan de notre temps, d’un totalitarisme nouveau, que George Orwell avait cru pouvoir  conjurer en alertant ses contemporains via la force des idées et la métaphore littéraire et dont on doit constater qu’il a échoué comme ont échoué l’ensemble des démocrates, attachés aux valeurs de liberté et de self government.

Florilège du nouveau totalitarisme :

« Une gare, c'est un lieu où on croise des gens qui réussissent et des gens qui ne sont rien. » (E. Macron)

« La République c’est nous, et vous n’êtes rien. » (N. Turquois, député LREM)

« J'adore pas le mot de pénibilité, parce que ça donne le sentiment que le travail serait pénible. » (Macron)

« Ne parlez pas de répression ou de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit. (…) Je récuse le terme de violences policières, la violence est d'abord dans la société. » (Macron)

« La dictature, c’est un régime où une personne ou un clan décide des lois. Une dictature, c’est un régime où l’on ne change pas les dirigeants, jamais ! » (Macron)

« Je n’aime pas le mot de démocratie, ça donne le sentiment que le peuple aurait le pouvoir » (Le Gorafi)

 

 

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