Bezons-la-Rouge, c’est fini.

Ça ne fait et ne fera aucun titre à la une, ce sera juste signalé par des journalistes, à qui cela ne dit rien, absolument rien, dans la liste des municipalités perdues par le parti communiste ce dimanche 28 juin 2020 : Bezons-la-Rouge n’est plus.

Bezons-la-Rouge, c’est fini.

La place Staline, à Bezons, au début des années soixante,
devenue place Stalingrad puis place Lénine; demain peut-être place Jean-Dupont. :-)
cliché saisi sur le blog de Michel Renard: http://bezons.canalblog.com/archives/2008/02/06/7887622.html

Bezons

                    À part pour l’édition locale du Parisien (« Municipales à Bezons : N…. M…. met fin à un siècle de règne communiste » ; ah ! ce fameux vocabulaire qu’on n’apprend même pas dans les écoles de journalisme tellement il est « naturel », reconnaissable à ses automatismes ; on écrit « règne communiste » comme on écrit « le sacre d’Édouard Philippe », « la grogne des fonctionnaires » et « les sages de la Cour des comptes », « l’absentéisme des enseignants » et « l’inquiétude des marchés », etc. ), à part pour Le Parisien donc, ça ne fait et ne fera aucun titre à la une, ce sera juste signalé par des journalistes à qui cela ne dit rien, absolument rien, dans la liste des municipalités perdues par le parti communiste ce dimanche 28 juin 2020 : Bezons-la-Rouge n’est plus. 

                   Bezons : commune du Val d’Oise de 29 216 habitants en 2019 soit près de 30 000, dont des centaines de milliers de résidents d’Île-de-France n’en connaissent aujourd’hui que « le-Pont-d'-Bezons » à cause des invraisemblables embouteillages qui s’y produisent matin et soir depuis des dizaines d’années ;

                   Bezons : ville de Seine-et-Oise dont le médecin du dispensaire municipal écrivait naguère, en préface d’un livre sur Bezons à travers les âges :

« Pauvre banlieue parisienne, paillasson devant la ville où chacun s'essuie les pieds, crache un bon coup, passe, (…) abrutie d'usines, gavée d'épandages, dépecée, en loques, ce n'est plus qu'une terre sans âme, un camp de travail maudit, où le sourire est inutile, la peine perdue, terne la souffrance. (…) Banlieue de hargne toujours vaguement mijotante d'une espèce de révolution que personne ne pousse ni n'achève, malade à mourir toujours et ne mourant pas. (…) La banlieue souffre et pas qu'un peu, expie sans foi le crime de rien. (…) ». Le médecin de Bezons, le docteur Destouches, s’appelait aussi Louis-Ferdinand Céline.

                   Bezons : commune ouvrière naguère, de l’autre côté de la Seine, au-delà de Nanterre et Colombes, avec ses dizaines d’usines, La Cellophane, Le Joint français, Otis, Les Câbles de Lyon, pour les plus importantes, aujourd’hui toutes fermées, disparues. Bezons : pas de chemin de fer, pas de gare, seulement le grondement des convois de la ligne Paris-Cherbourg sur le pont-de-la-Morue – il y avait autrefois une gare de La Garenne-Bezons, à trois kilomètres du pont de Bezons, après le Petit-Nanterre, sur le territoire de La Garenne-Colombes ; le nom a été changé dans les années soixante dix, c’est aujourd’hui la gare de La Garenne-Colombes ; logique, non ?

                  Bezons : une commune qui avait vu sa population croître rapidement au cours du 20ème siècle, afflux de Normands et de Bretons – exode rural, afflux d’Espagnols et d’Italiens – migrations du travail puis exils politiques, afflux d’Algériens, de Marocains et de Tunisiens – traite coloniale, bidonvilles, regroupement familial ; et ça continue : afflux aujourd’hui de classes moyennes chassées de Paris intra muros et de la Petite couronne et de cadres sup’ promis aux tours de La Défense – on leur a offert un tramway, grâce à eux Bezons s’est désenclavé – ; le « must » pour ces néo-Bezonnais, c’est d’acquérir un pavillon à Bezons, avec ses 200 m2 de gazon, un ancien pavillon ouvrier, bricolé dans les années trente, retapé dans les années soixante, embelli dans les années quatre vingt et vendu aujourd’hui avec plus-value par des héritiers qui veulent espérer qu’ils ne vendent pas aussi leur mémoire et leur histoire.

                  Bezons : cité natale de mon père, Georges Pinault qui écrivait :

« Enfant d’émigrés, croisé Breton-Normand, je vois le jour rue des Belles Vues, à Bezons. Je m’appelle PINAULT et je suis de Bezons. Que le jour était beau, que la nuit était belle, que la Voie lactée était merveilleuse, au-dessus de nos têtes émerveillées, dans cette petite colline à peine habitée, surplombant la vallée de la Seine, où vignes et moineaux avaient encore la partie belle. »

                  Bezons : ville où mes grands-parents maternels, arrivés de La Felguera (Asturies, Espagne) après la Première Guerre mondiale, avaient pu construire un petit pavillon sur un terrain de 150 m2 (sans rire !) qui devint un rendez-vous d’émigrés espagnols, communistes, anarchistes, socialistes ou sans parti et qu’on appela, à une époque, le Musée Morales… Ma mère, Thérèse Pinault, y a été élevée.

                  Bezons : un siècle de gestion communiste, donc. 1920-2020.

                  Il faut savoir que les Bezonnais avaient élu une municipalité socialiste aux élections municipales de 1919. Les élus socialistes du conseil municipal ayant décidé l’adhésion à la 3ème Internationale, Bezons de ce fait est devenue la première municipalité communiste de France, en 1920 ; et elle l’est restée jusqu’à… dimanche dernier. La première fête de l’Humanité, avant d’avoir lieu ensuite à Garches, s’est tenue en septembre 1930 à Bezons, au Parc Sacco-Vanzetti.

 

La plaque apposée sur la grille du Parc Sacco-Vanzetti, à Bezons.
Cliché saisi dans le blog de Jean-Pierre Kosinski : http://jeanpierrekosinski.over-blog.net/2018/02/le-parc-sacco-et-venzetti-a-bezons.html

                            Je ne vais pas vous refaire l’histoire de Bezons au 20ème siècle, énumérer les « réalisations » de la municipalité, très tôt, l’ouverture d’un dispensaire municipal (mobilisé aussitôt dans la lutte contre la tuberculose et le rachitisme), la construction d’écoles primaires nouvelles (« Louise Michel », « Paul-Vaillant Couturier », « Karl Marx »), l’ouverture de colonies de vacances (le château de La Luzière, en Sologne, une autre à Saint-Hilaire-de-Riez), la création en effet du parc Sacco-Vanzetti (du nom des deux militants américains, immigrants italiens, anarchistes, passés, bien qu’innocents, à la chaise électrique en 1927), la construction des Bains-douches municipaux, celle de la « Maison commune », la sortie de terre des premières cités HLM, etc. Les électeurs savaient pour qui et pour quoi ils votaient… Ils étaient Bezonnais !!! et fiers de l’être.

                           Le Front populaire fut un grand événement : dans cette ville où avaient été installées des dizaines d’usines faisant travailler plusieurs milliers d’ouvriers et ouvrières, pour une fois la grève n’entraînait pas l’intervention des forces de l’ordre, l’occupation des usines se fit dans la joie et le sentiment de la dignité conquise. Il y eut l’élection d’un député communiste, Gabriel Péri, qui fut fusillé ensuite par les Nazis, en 1941, au Mont-Valérien (« Et si c’était à refaire je referais ce chemin »…). En 1937-1939, ce fut l’accueil des réfugiés antifascistes espagnols, puis la Résistance (le maire Louis Peronnet et certains de ses adjoints – Henri Weiler – démis de leurs mandats à la suite des décrets Daladier réprimant les « menées communistes », étaient déportés et emprisonnés en Algérie ; Louis Champion, ancien des Brigades internationales, fusillé), puis ce fut le temps de l’opposition aux guerres coloniales, Indochine, Algérie, l’opposition à De Gaulle lors du coup d’Alger, le 13 mai 1958 ; de nouveau les occupations d’usines en mai-juin 1968… une sorte d’épopée, un temps où une histoire populaire s’écrivait, opposée à celle des élites, pleine de promesses et investie d’immenses d’espérances.

Les maires de Bezons, depuis 1919 :

                                                         1919-1921 : Henri Luzeau
                                                         1922-1926 : Eugène Branchard (suspendu en 1925 pour son appui, en écharpe, à un mouvement de grève)
                                                         1926-1940 : Louis Péronnet (déchu de son mandat après l’interdiction du parti communiste, déporté en Algérie). Pendant le régime de Vichy, une « délégation spéciale » administre la ville
                                                         1944 : le Comité de Libération administre la commune (Henri Barreau à sa tête)
                                                         1945-1961 : Louis Péronnet
                                                         1961-1979 : Albert Bettencourt
                                                         1979-2001 : Jacques Leser
                                                         2001-2020 : Dominique Lesparre

                      J’ai grandi à Bezons. L’« École du Centre » et ses maîtres (Daniel Renard que j’ai eu trois années de suite parce qu’il changeait de niveau chaque année, plus souvent absent que présent parce qu’il était syndicaliste avec une « décharge » et dont l’empreinte sur ma formation a été déterminante), la « Bibliothèque municipale » (et son bibliothécaire, Louis Chieus, résistant et rescapé des « camps », une encyclopédie vivante et un maître ès éthique), la « Maison des jeunes », conçue comme une continuation, dans un contexte différent, de l’œuvre éducative entreprise avec les colonies de vacances, le patronage laïc, l’Union sportive ouvrière de Bezons (USOB), le ciné-club à PVC (l’école Paul-Vaillant-Couturier) les cercles de la Jeunesse communiste. J’ai grandi à Bezons et j’y ai reçu mon identité.

                     Qui dira l’immense dévouement, les passions militantes, l’obstination réalisatrice de ces innombrables Bezonnais, portés par un projet émancipateur auquel ils ont consacré leur vie et qui ont fait cette ville, pendant trois ou quatre générations. Mais à Bezons, depuis quelques temps, le PCF n’était pas au mieux de sa forme et à « la section », siglée depuis 1945 sur la façade : « Maison du peuple », on ne voyait plus guère défiler des « forces vives » ; qui dira les occasions manquées, les replis sectaires, le fonctionnement de routine qui ont conduit à ce 28 juin 2020 ?

                     Dans le film d’Henri Verneuil, Week end à Zuydcoote (1964), avec Belmondo, qui met en scène et en comédie la débâcle de Dunkerque en 1940, il y a « un gars d’Bezons » équipé de son « F.M. » ; ce film, un peu comme La Traversée de Paris ou Le gendarme de Saint-Tropez, repasse sans cesse à la télévision. Demain, on ne le reverra pas pareil.

                      Alors certains diront que « les temps changent »… Et, en effet. Les usines sont fermées, la commune s’épuise depuis plusieurs dizaines d’années à accueillir et soutenir les populations les plus démunies avec des ressources de plus en plus faibles, les solidarités ouvrières d’antan ont disparu, la ville est défigurée par un urbanisme de spéculation foncière galopant, les embouteillages, matin et soir, sont pires que jamais, les électeurs en passe de devenir les plus nombreux sont des Bezonnais d’aventure et de passage, arrivés hier soir et pressés de partir plus loin dès demain, l’histoire collective ne leur dit rien, les noms des rues ne les concernent pas, le chacun pour soi est une règle d’or désormais ; comment verraient-ils leur vote comme un vote d’ignorance, de négation d’une histoire, de rejet de leurs aïeux, d’impuissance à lutter, d’incapacité d’accéder à la dignité ? Combien d’entre eux ont défilé pour défendre les acquis sociaux, combien ont déployé le drapeau arc-en-ciel du droit à la diversité, combien militent aux Resto du cœur ou au Secours populaire ? « Ils ont voté... », comme chantait Ferré. Le résultat du scrutin de dimanche dernier n’est pas pour eux un événement. Comme à Saint-Denis, ils ont exprimé un vote de défiance et de rejet de « petits blancs » contre l’autre partie de la population de la ville qui n’a toujours pas le droit de vote. À Bezons, les votes sont désormais les mêmes qu’ailleurs, un jour une « vague macroniste », un autre jour une « vague écolo-socialiste », on a des élans qui durent moins qu’une saison ; on a, depuis longtemps, raccroché les idéaux de la Commune au vieux porte-manteaux de l’escalier de la cave...

                      Et les embouteillages continueront, la Tête-de-pont, le Grand-Cerf, la Grâce-de-Dieu, les Belles-vues et les Mines-d’or vont continuer de sombrer sous le béton, le passé de Bezons sera sous sarcophage ; « l’insécurité » étant le slogan vainqueur de ce scrutin, la population bezonnaise ne changera pas pour autant, mais ce vote la divise et l’oppose, très officiellement. On aura sans doute une police municipale « H 24 », l’office des HLM va recevoir des consigne « très strictes », le « Théâtre Paul-Éluard » deviendra peut-être une baraque à frites, le collège Gabriel-Péri et l’école Joliot-Curie ne sont pas à l’abri d’être débaptisés, plus personne n’ira s’émouvoir devant la mosaïque qui orne encore la façade de l’école Louise-Michel. Bezons, ce Bezons là, c’est fini.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.