Vers la grève générale ?

Les ingrédients pour le déclenchement d’une grève générale s’additionnent petit-à-petit en France. Listons les. Dans les jours qui viennent la nature et la place qu’occupera la mobilisation entamée avec les "Gilets jaunes" dans l’histoire des luttes sociales en France vont se jouer.

 Vers la grève générale ?

Les ingrédients pour le déclenchement d’une grève générale s’additionnent petit-à-petit en France :

  • La mobilisation des gilets jaunes ne semble pas fléchir et est même susceptible de se renforcer à mesure que ce mouvement se structure, se diffuse et s’exprime. La réponse désinvolte du gouvernement, axée sur un moratoire provisoire sur la taxe carbone, « faire une pause aujourd’hui pour mieux avancer demain », comme l’affirme sans fard le ministre-transfuge de Rugy, ne peut être ressentie que comme une provocation par les gilets jaunes. On va très vite penser dans l’opinion que le gouvernement loin d’avoir écouté et compris, d’avoir sérieusement décidé l’ouverture et le dialogue, a au contraire choisi le pourrissement voire le chaos.
  • La formulation par les gilets jaunes, au-delà de celles qui concernent la hausse des taxes sur les carburants, de demandes généralisantes et polarisantes portant sur le niveau de vie, les salaires et les pensions, la justice fiscale, la défense des services publics, en particulier, favorise le ralliement à leur mobilisation de couches nouvelles de la population. Dans le même temps et en raison de cette clarification, le risque d’une prise de pouvoir de l’extrême-droite sur cette mobilisation populaire s’affaiblit et perd en crédibilité.
  • Un début de mouvement lycéen contre la réforme du Bac et de ParcourSup et une remobilisation des campus universitaires, cette fois contre la hausse des frais d’inscription des étrangers (dans un premier temps) mais aussi en master pour tous les étudiants, constituent des indices crédibles d’esquisse d’une « convergence des luttes » entre la jeunesse et les gilets jaunes dont l’impact pourrait être décisif en quelques jours.
  • L’immobilisme des centrales syndicales, d’abord tétanisées devant la mobilisation des gilets jaunes, semble pouvoir reculer à mesure que des indices leur permettant de pouvoir espérer reprendre le contrôle de la situation se développent. La CGT a annoncé, contre tout réalisme, une journée de mobilisation pour le vendredi 14 décembre, à dix jours de Noël ! On peut imaginer qu’une telle annonce est le symptôme d’une vive agitation au sein de la centrale où les erreurs de communication et les tergiversations de Martinez doivent en énerver quelques-uns. On pourrait penser qu’il n’y a rien à attendre de la CFDT ; or celle-ci réclame de taxer les plus riches et de réorienter massivement la fiscalité carbone vers la transition énergétique et les mesures sociales ; Berger ne va pas jusqu’à demander une revalorisation du SMIC et des salaires mais il semble se mettre un peu plus dans la roue du mouvement social en cours. Quant à FO…
  • De la même manière que la mobilisation des gilets jaunes s’est produite sans que personne n’ait pu la prévoir, il est possible que des mouvements catégoriels se produisent, en raison même de l’ambiance propice aux luttes produite par la situation de crise actuelle, sans qu’on puisse dire quels secteurs bougeront en premier. La résignation peut reculer devant l’idée que quelque chose devient possible.
  • Enfin, la crise de régime devient évidente aux yeux de tous. L’effraction marconiste se révèle au grand jour, le front médiatique jusque-là soudé derrière le pouvoir se fissure ; l’échec du hold up sur les consciences et le risque de dérive autoritaire se précisant, les milieux les plus divers, démocrates, intellectuels, journalistes, fonctionnaires, classes moyennes et cadres sup' s’interrogent. Bref, 80% des Français déclarent soutenir les gilets jaunes, ce qui ne peut rester sans effet : passera-t-on d’une mobilisation par délégation (comme on avait parlé de grève par délégation lors de la lutte des cheminots de 1995) à une mobilisation effective, massive, dans le cœur des villes et dans les rues des métropoles ?
  • Même en l’absence d’alternative politique claire et construite d’avance une généralisation du mouvement social est possible. D'ailleurs, en la circonstance il ne faut pas négliger le sens qu’a eu le score réalisé par Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle, à un moment où le mouvement social semble basculer sur des objectifs qui ont été au cœur du programme L’Avenir en commun  : le projet dont JLM a été porteur est devenu une force en passant dans les attentes de 7 millions d’électeurs ; La France insoumise qui est en train de se remobiliser, après le passage à vide de ces dernières semaines, a peut-être les moyens de peser. Le PCF quant à lui est peut-être sorti de sa léthargie grâce à son congrès récent et en se donnant un nouveau leader. Certes, le PS reste inexistant et EELV complètement sourd et à contre-courant - rivalisant même en ce domaine avec le pouvoir - mais ces deux « forces » entrent-elles en ligne de compte ?

Ce que sera l’« acte 4 » de la mobilisation des gilets jaunes n’est pas encore clair. Dans les quatre jours qui viennent sa nature et la place qu’il occupera dans l’histoire des luttes sociales en France vont se jouer. L’année du cinquantenaire de Mai 68 n’est pas encore achevée.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.