Où s'en vont les librairies qui ferment ?

L’Œil écoute a fermé. Définitivement. Bientôt, à la place de cette librairie historique de Montparnasse, on aura une boutique de fringues.

Où s'en vont les librairies qui ferment?

77, boulevard du Montparnasse, aujourd’hui.

Cette façade sinistre, là où, pendant des années, a si puissamment rayonné l’antre profonde appelée L’Œil écoute, LA librairie indépendante du carrefour formé par la rue de Rennes et le boulevard du Montparnasse.

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L’Œil écoute a fermé. Définitivement. (http://www.telerama.fr/sortir/fermeture-de-la-librairie-loeil-ecoute-cest-un-vrai-dechirement-de-devoir-arreter,n5420414.php)

Bientôt, à la place de cette librairie historique de Montparnasse, on aura une boutique de fringues de plus, dans un secteur où, à l’avenir, il n’y aura sans doute plus rien d’autre. Les chalands, demain, ne sauront pas qu’à cet endroit, pendant quarante ans, il y aura eu L’Œil écoute.

Combien de livre n’ai-je pas découvert dans cette librairie ? Combien n’en ai-je acheté dont j’ignorais même l’existence un instant auparavant, uniquement parce qu’on avait su les mettre en valeur, parfois les mettre juste sous mon nez ? On venait certes à L’Œil écoute parce qu’on avait une intention d’acheter tel ou tel titre, nouveauté ou pas, mais aussi et beaucoup pour pouvoir prendre les livres en main, les feuilleter, en lire quelques passages - souvent les premières lignes. Et pas toujours pour acheter, donc. Un arrêt obligé avant de prendre le train. Un Rituel d’avant cinéma, souvent. Un détour avant de descendre vers Saint-Germain, parfois. En tous cas un besoin, besoin vital.

Les librairies se font rares dans Paris. Et même entre Boul’Mich’ et St-Germain. Quant à Montparnasse, il reste heureusement Tschann, un peu plus loin, au-delà du carrefour Vavin, ce qui promet quelques centaines de mètres de marche dont on n’avait pas toujours envie de faire l’effort. On ira donc chez Tschann, avec plaisir d’ailleurs, et en espérant que l’arrivée d’une banque, une boutique de fringues ou de quelque produit de luxe, voire un truc de restauration rapide ne vienne pas, sans crier gare, signer son arrêt de mort.

Bien sûr, nos librairies de quartier et indépendantes sont - c’est fatal, non ? - dévorées par « la loi du marché », c'est-à-dire par la concurrence d’autres formes de diffusion du livre et singulièrement par le monstre américain Amazon (et ses épigones). Osons le dire : ce n’est pas seulement la faute des sites de vente en ligne si les librairies ferment. C’est aussi la faute de tous ceux qui acceptent de se procurer des livres - ouvrages épuisés ou introuvables mis à part - moyennant ce procédé sordide de l’achat en ligne ; c'est l'ère du "sans contact" ! Pour les livres neufs - étant donné la loi Lang et le prix unique du livre qui régule et protège quoi qu’en veuillent les marchands et leurs clients - c’est sans bénéfice pour ledit client sans compter qu’il faut payer des frais d’envoi ( oui, je sais, parfois « gratuits » - toujours pour couler la concurrence). Mais tout acheteur le sait, ce « gratuit », ces prix serrés, la multinationale prestataire ne peut les proposer qu’au prix d’une main d’œuvre - depuis celle qui travaille dans les entrepôts jusqu’à celle des livreurs (même le dimanche) - corvéable à merci. Grâce à la mort du Code du travail. Et en refusant de payer des impôts. Faut-il accepter d’en arriver là ?

L’Œil écoute a fermé. Cette librairie avait ouvert au temps où la librairie Maspero (La Joie de lire, rue Saint-Séverin) fermait : autres temps, autres circonstances ; d’une fermeture à l’autre, quelle histoire du livre et de l’édition ! Souhaitons que le livre reste vivant, pas pour Amazon qui pourra toujours vendre tout ce qui peut se vendre, mais pour nous, lecteurs, pour que les cauchemars (littéraires), Orwell, 1984, Bradbury, Fahrenheit 451, … ne deviennent pas complètement la réalité.

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