La Recherche et l'Enseignement supérieur livrés aux « Marcheurs »

L’enseignement supérieur et la recherche sont, plus que jamais, livrés aux lois de la marchandisation, de la rentabilité immédiate, de l’élitisme, de l’appauvrissement généralisé, et plus que jamais concédés au pouvoir brutal et sans imagination des technocrates-gestionnaires. Cédric Villani (cf L'Immersion, récemment paru) trouve cela parfait.

La Recherche et l'Enseignement supérieur livrés aux « Marcheurs »

        Monsieur Villani, dans son récent ouvrage - Immersion - évoque le moment où il a décidé d’être candidat macroniste à la députation ; il écrit cette phrase :
         « Je passe en revue les programmes des candidats (à l’élection présidentielle) en matière d’enseignement supérieur et de recherche. Celui des Insoumis, plein d’ambition mais irrigué par une volonté centralisatrice anachronique, m’effraie suffisamment pour que je commette une tribune assassine avec quelques collègues scientifiques. » (p. 20)
C’est à peu près tout ce qu’écrit Cédric Villani, un an et demi après son élection, au sujet de l’approche de ces questions par La France insoumise. On aimerait pourtant en savoir plus sur ce qu’il appréciait comme « plein d’ambition » dans le programme de LFI et sur ce qu’il qualifiait de « volonté centralisatrice anachronique ». Dans le même temps, il dresse un bilan satisfait de l’action du gouvernement et de la majorité présidentielle.

           On peut rappeler que la tribune évoquée par Villani, parue dans Le Monde du 20 avril 2017, avait ce titre : « Les programmes de Le Pen et de Mélenchon pourraient nuire gravement à la science » (abonnés), avec photo de Le Pen à l’appui... (ah ! les subtilités de la rédaction du Monde !!!)
En fait, à côté d’un bref paragraphe évoquant le Front national, l’essentiel de ce long texte consistait dans une dénonciation malveillante, pétrie d’imprécisions, de non-dits et de contre-vérités, du programme de La France insoumise, pourtant élaboré et soutenu par des centaines de chercheurs et d’universitaires, au plus près des réalités de la situation de la recherche scientifique et de la vie universitaire. Un autre poids, donc, que celui de la poignée de mandarins de la science française qui avaient contresigné le brûlot évoqué par Villani ; mandarins qui, depuis, ont répondu présents à leur convocation récente à l’Élysée pour un « grand débat avec les intellectuels ».

            En son temps, une réponse avait été apportée par Hendrik Davi, au nom de La France insoumise, dans Le Monde : « Oui à la critique, non à la caricature » (abonnés) ; Davi reprochait aux pamphlétaires de défendre, en fait, la poursuite de la politique suivie depuis plus de vingt ans dont les effets destructeurs ne sont plus à démontrer :
           « Ils promeuvent une recherche par projets (Agence nationale de la recherche) gérée par et pour l’excellence, dont le moteur est plus la compétition (Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur, prime d’excellence) que la coopération. Ils défendent un lien fort avec les entreprises privées et défendent la poursuite de l’autonomie des universités. »
Davi ajoutait que, par de nombreux points, le programme avancé par LFI rejoignait certaines propositions du candidat Hamon.

           Un billet de blog, sur Médiapart se faisait l’écho de l’essentiel de la mise au point apportée par LFI :
          
« Hier, une poignée de prix Nobels (et assimilés) a signé une tribune dans Le Monde, dont le but est de mettre en garde contre le programme de la France insoumise pour l'enseignement supérieur et la recherche (ESR), et dont l'effet obtenu dans le contexte actuel est de soutenir les programmes de Macron et Fillon. Le message que véhicule la tribune est terriblement élitiste. Ces pontes de l'ESR font preuve d'un immobilisme qui n'a d'égal que leur méconnaissance de la réalité du terrain aujourd'hui. En effet, en plus d'avoir été privilégiés depuis des années en travaillant dans des établissements prestigieux qui ne manquent jamais de financements, les signataires qu'a réussi à réunir Cédric Villani sont pour la plupart à la retraite depuis un moment. Jugez plutôt :

  • Albert Fert : 79 ans
  • Claude Cohen-Tannoudji : 84 ans
  • Françoise Barré-Sinoussi : 70 ans
  • Jean Jouzel : 70 ans
  • Jean-Marie Lehn : 77 ans
  • Jean-Pierre Sauvage : 72 ans
  • Jules Hoffmann : 75 ans
  • Serge Haroche : 72 ans

       La tribune commence fort dès son titre, en assimilant Mélenchon et Le Pen, histoire de bien mettre l'ambiance. Dans les faits on aura droit à un seul petit paragraphe contre Le Pen, et tout le reste de la tribune sera contre Mélenchon. Il y en a donc un qui leur fait vraiment peur, et une qui leur sert en réalité d'épouvantail. Ça laisse peu de place au doute : les auteurs de la tribune - ces vieux très blancs, très mâles, et très privilégiés - semblent savoir qui ils choisiraient entre les deux.

"On y trouve [dans le programme ESR de la France insoumise] la suppression de l’Agence nationale de la recherche (ANR) et du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) ; le financement sur projets et l’évaluation indépendante sont pourtant des fonctions vitales, parmi bien d’autres, de la recherche." (citation de la tribune Villani & C°)
Précisons ici qu'il ne s'agit pas pour la France insoumise (FI) de nier la nécessité de financer plus particulièrement certains projets de recherche qui nécessitent des moyens exceptionnels. Le problème est qu'en pratique l'ANR ne sert pas à financer des projets de recherche, mais le fonctionnement quotidien des laboratoires, qui devraient être assuré par des crédits récurrents (ces derniers ne couvrant plus en moyenne que 30% des besoins). Le mode de financement qui justifie l'existence de l'ANR correspond à une mise en concurrence permanente des équipes de recherche qui devraient collaborer. Du coup, au lieu de faire de la recherche, le temps et l'énergie de ces équipes sont passés à monter des projets qui se font la plupart du temps rejeter (ces dernières années, l'ANR finance moins de 10% des projets soumis). Évidemment, les laboratoires d'excellence dans lesquels se trouvaient les signataires de la tribune ont toujours fait partie des 10% retenus, donc pas trop de problème pour eux. On attendra en vain jusqu'à la fin de la tribune des arguments en faveur du maintien de l'ANR.

De plus, cette façon de distribuer l'argent est grossièrement inefficace : en plus du temps perdu à monter des projets, beaucoup de temps est perdu à les évaluer, et les structures intermédiaires servant à distribuer et/ou gérer l'argent des projets en coûtent elles-mêmes. Au final, presque la moitié des sommes dépensées est perdue en travail bureaucratique et ne sert jamais à la recherche proprement dite.
Concernant l'évaluation de la recherche, elle peut prendre bien d'autres formes plus pertinentes que la bibliométrie pratiquée par l'HCERES. En fait, on est évalué en permanence quand on fait encore de la recherche, cela s'appelle "l'évaluation par les pairs". Peut-être les signataires de la tribune s'en souviennent-ils encore ? De même, on attendra en vain jusqu'à la fin de la tribune des arguments en faveur du maintien de l'HCERES.

"L’interdiction pour les chercheurs de recevoir toute rémunération issue du secteur privé, et la suppression pure et simple du crédit d’impôt recherche (CIR), nuiront gravement aux liens entre recherche et industrie." (citation de la tribune Villani & C°)
Pour quelle raison les auteurs de cette tribune ont-ils fait de la recherche ? Si ils veulent recevoir à titre personnel de l'argent de la part du secteur privé, qu'ils aillent travailler dans le privé, les places dans le public sont peu nombreuses et auraient meilleur compte à être occupées par des chercheurs qui se tiennent loin des conflits d'intérêts et pratiquent une recherche indépendante.

Sur le CIR, on a ici affaire à un mensonge pur et simple. Le programme de la FI ne prévoit pas de faire disparaître l'argent du CIR, mais de l'utiliser mieux. Le CIR est actuellement une niche fiscale qui coûte plus de 5 milliards d'euros par an, et qui est massivement accaparé par de gros groupes qui ne font pas de recherche. Le but de la FI est de réorienter cet argent en partie vers la recherche publique directement, et en partie vers les PME et TPE qui font effectivement de la recherche, typiquement à la condition qu'elles emploient effectivement des docteurs. Cela assurerait justement une meilleure proximité et donc collaboration entre la recherche et l'industrie.

Arrive ensuite une partie sur la "fuite des cerveaux"(sic). On atteint ici de nouveaux sommets dans l'élitisme et la mauvaise foi.
"La disparition des primes au mérite aggravera le manque de reconnaissance des chercheurs et accélérera la fuite des cerveaux." (citation de la tribune Villani & C°)
Pourquoi ne pas parler de ce que propose vraiment la FI dans son programme, à savoir les meilleures conditions de travail que représentent la revalorisation du point d'indice (i.e., l'augmentation des salaires), le recrutement de plus de chercheurs et enseignants-chercheurs (E-C), la baisse de la charge d'enseignement des E-C, la titularisation des précaires, etc. ? Ce sont des facteurs de reconnaissance des chercheurs bien plus importants que les primes au mérite - qui de toutes façons ne pourraient plus être payées par la plupart des établissements victimes de leur autonomisation et du manque de moyens que provoqueraient les programmes de Macron et Fillon. Dans le vrai monde de la recherche, les gens ne partent pas parce qu'il n'y a pas assez de primes, mais parce qu'il n'y a pas de postes.

"Mais la mesure la plus stupéfiante du programme de Jean-Luc Mélenchon est la suppression de l’autonomie des universités, venant avec l’instauration d’un concours de recrutement national et une planification globale de la mobilité des enseignants-chercheurs, niant aux universités toute possibilité de développer une quelconque politique scientifique dans la durée… " (citation de la tribune Villani & C°)
Alors là, c'est le pompon. Le modèle de recrutement des E-C proposé par la FI est le même que celui qui existe déjà depuis longtemps (toujours ?) dans les EPST (établissement public à caractère scientifique et technologique) tels que le CNRS, Inria, l'INSERM, l'INRA, etc. Ira-t-on prétendre que les laboratoires CNRS sont limités dans leur politique scientifique parce que le concours de recrutement du CNRS est national ?

Vient ensuite une liste d'aveux des défauts et limitations du système actuel, que Macron et Fillon ignorent ou prévoient d'empirer dans leur programme (par exemple, le programme de Macron, soutenu par Villani, ne mentionne pas l'ANR ni le CIR…). Enfin, la tribune explique que ces dernières années ont vu beaucoup d'améliorations mais se garde évidemment bien de préciser lesquelles, hormis l'autonomie des universités qui serait « une avancée majeure » reconnue « sur une base consensuelle » par deux études importantes. Les auteurs oublient de préciser que certains d'entre eux font partie des rédacteurs de ces études. C'est toujours plus facile d'être d'accord avec soi-même.
Pourtant, dans le vrai monde universitaire, c'est à dire en dehors des quelques rares laboratoires surfinancés dans lesquels évoluent ou ont évolué les signataires de la tribune, est-il si consensuel que l'autonomie des universités est une bonne chose ? Clairement non.
La vérité est que les auteurs de la tribune ont l'air complètement déconnectés de la réalité du terrain, et de ne même plus se rappeler de ce qu'est un·e étudiant·e.
La réalité, c'est que les E-C sont en sous-effectif et que la plupart d'entre nous doit faire un nombre important d'heures complémentaires d'enseignement pour que soit assuré le minimum de cours requis par les formations, et que les cours optionnels promis dans les plaquettes aux étudiant·e·s ne sont souvent plus proposés.

Cette réalité, c'est que  pour améliorer l'enseignement supérieur il faut avant tout plus d'E-C, ce que propose justement le programme de la FI, mais pas Fillon ni Macron. La réalité c'est qu'avec les programmes de Macron et Fillon, les universités et laboratoires les plus riches le seront encore davantage, et les autres n'auront plus les moyens de fonctionner, à moins de se transformer en prestataires de service pour les entreprises.

En effet, les accusations de gouvernance centralisée et autoritaire de l'ESR que représenterait le programme de la FI achèvent de convaincre que les auteurs de la tribune n'ont pas voulu comprendre le dit programme et, intimidés par les changements proposés par la FI, ont préféré signer un texte qui revient à un soutien aux candidats ordo-libéraux Macron et Fillon, probablement à la demande de Villani. Et c'est tout à fait représentatif : d'un côté les soutiens aux technocrates et gestionnaires, qui signent à moins de 10 personnes servant d'autorité (Nobels etc.) qui sont très largement avantagé·e·s par le système inégalitaire du financement par projet et de l'autonomie, pendant que de l'autre côté des universitaires par centaines écrivent des tribunes de soutien argumentées au programme de la FI qui a été élaboré collectivement par la base, par les acteurs de terrain : des chercheurs et E-C concerné·e·s par leur métier et leurs étudiant·e·s. »

 

          Il est regrettable qu’à cette époque la rédaction de Médiapart n’avait pas jugé utile de mettre ce billet en page d’accueil du journal, lui interdisant, de cette manière, d’atteindre un public plus important.

          Les accusations de gouvernance centralisée et autoritaire de l'enseignement supérieur et de la recherche lancées contre le programme de LFI restent, dans l’ouvrage récent de Villani, le principal moyen d’esquiver le débat sur le fond, de nier le bilan détestable des politiques suivies en matière de recherche et d’enseignement supérieur depuis qu’a été mise en œuvre, dans l’Union européenne, la « stratégie de Lisbonne », et de chercher à en poursuivre et aggraver les effets destructeurs en termes de qualité de la recherche et de l’enseignement universitaire et dont les chercheurs et les universitaires payent le prix fort en termes de conditions de travail et de rémunération, de recrutements, de postes et de carrières, de fonctionnement démocratique des institutions. On ne peut reprocher à Villani d'être incohérent: son éloge en toutes matières du libéralisme macronien, baptisé "libéralisme égalitaire" pour ce que cela peut faire illusion dans certaines sphères sensibles aux thèses de John Rawls, voire à une relecture libérale de la Révolution, ne souffre aucune exception...

          Deux visions s’opposaient donc lors de l’élection présidentielle et continuent de s’affronter : celle d’une organisation « à la française » d’un grand service public de la recherche et de l’enseignement supérieur », fondé sur une volonté de réforme et de promotion effectivement « ambitieuse », adossée sur des objectifs globaux de planification écologique et de progrès social, d’une part, et d’autre part celle d’une désorganisation de cet ensemble, sur la base d’un parti pris idéologique du laissez-faire et du dogme du marché-roi, postulant la renonciation par la société à toute volonté de maîtrise de son développement, perçue comme une entrave, une limitation, et porteuse d’un risque totalitaire.

          L’enseignement supérieur et la recherche sont, plus que jamais, livrés aux lois du court terme, de la marchandisation, de la rentabilité immédiate, de l’élitisme, de l’appauvrissement généralisé, et plus que jamais concédés au pouvoir brutal et sans imagination des technocrates-gestionnaires. Villani trouve cela parfait, il trouve même que ladite « stratégie de Lisbonne a fait long feu », trop de lenteur, trop d’atermoiements, pas assez de place aux « experts » ; il dénonce sans fin « les freins », « les excès de la concentration », « la lourdeur administrative » (p. 338-339) ; sur leur terrain de jeu, Villani et ses amis se sentent une âme d’Attila.

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