Retraites : le pétard mouillé des mobilisations enseignantes

Hier, c’était jour de rentrée après les vacances d’hiver pour les enseignants de la zone C. C’était aussi le jour d’un nouveau tour de bonneteau, visant, lors du débat à l’Assemblée nationale, les retraites des enseignants.

Le pétard mouillé des mobilisations enseignantes

                     Hier, lundi, c’était jour de rentrée après les vacances d’hiver pour les enseignants de la zone C (Région parisienne, Toulouse, Montpellier). C’était aussi le jour d’un nouveau tour de bonneteau ciblant, cette fois, les enseignants, lors du débat sur les retraites, à l’Assemblée nationale. (je poursuis mon propos sur la réforme des retraites entamé ici et .)

                    Où les enseignants  ont-ils la tête?

                    Ont-ils seulement suivi ce qui s'est passé lors de cette séance de l’Assemblée – dont les médias leur serinent qu’il ne s’y passe rien, qu’il ne s’y déroule aucune discussion sur le fond, que c’est le chaos et l’obstruction, que la majorité LREM impose ses vues et qu’un 49.3 viendra solder le tout – une séance pourtant importante pour leur avenir :

                     Les deux derniers alinéas de l’article premier du projet de loi sur les retraites prévoient en effet la « revalorisation salariale des enseignants… pour garantir un même niveau de retraite » que les autres corps de fonctionnaires de catégorie A, et ils annoncent, pour cela, deux « lois de programmation » à venir pour les enseignants et pour les chercheurs. Comme le Conseil d’État a recalé ces dispositions comme potentiellement anticonstitutionnelles (car constituant une forme d’injonction du législatif en direction de l’exécutif, contraire à la séparation des pouvoirs), ces alinéas risquaient de conduire à l’invalidation de l’ensemble de  l’article premier (lequel expose tous les principes de base de la loi « universelle », « à points », « âge de départ », etc… Voir ici l'article Premier). La majorité a donc imaginé d’extraire ces alinéas concernant les enseignants de cet article premier et d’en faire un article 1 bis : ce qui veut dire que la promesse d'une future revalorisation contenue dans le nouvel article risque donc d’être simplement annulée par le Conseil constitutionnel…. Les amendements venus de la gauche pour enlever la référence à des lois de programmation tout en maintenant dans le texte l'engagement de revaloriser ont été repoussés par la majorité....

                    La discussion sur cette question des enseignants a largement occupé la séance de lundi après-midi à l’Assemblée (comme cela avait été le cas auparavant pour une série de professions). Les oppositions ont réitéré, en vain, leurs arguments contre la suppression de la clause du montant des « six derniers mois » de traitement permettant jusque-là de fixer le niveau des retraites, leurs arguments sur les très faibles traitements de début de carrières des enseignants et des chercheurs, leurs arguments sur la vacuité de la promesse de Blanquer d'engager une revalorisation qui ressemble en tous points à un mirage : elle serait au mieux étalée sur des longues années et plus probablement jamais concrétisée mais cependant conditionnée, dès les premières étapes, à l’acceptation d’une redéfinition des statuts et des métiers. La droite a même déclaré, par la voix d’Éric Woerth et exemples à l‘appui, que les lois de programmation sont rarement mises en oeuvre, sauf les lois de programmation militaire, car elle n’ont aucun statut contraignant…. Qu’importe, les élus de la majorité LREM, peu avares de contre-vérités, de flatteries et d’extrapolations aventurées, ont défendu, pied à pied, la promesse de revalorisation (inventée en panique par le gouvernement au cours des premières semaines de la mobilisation sociale contre la réforme des retraites devant le risque que les enseignants ne rejoignent la grève puissante initiée dans les transports) et voté en bloc, par 93 voix contre 29, l’article 1 bis de la loi sur les retraites…

                   On notera que les retraites des enseignants constituaient un « régime spécial » (en fait, c'était toute la fonction publique)... L'hostilité des néo-libéraux aux « régimes spéciaux » a été mise en scène dans le champ médiatique, au nom de l'équité et de l'esprit de réforme, en désignant les salariés de la SNCF, EDF et autres services publics, comme des profiteurs égoïstes de privilèges indus... On peut être sûr qu'un pourcentage important d'enseignants (et de fonctionnaires) ont marché dans cette opération, convaincus de ce qu'en effet on n'était plus au temps de la machine à vapeur....

                   Il est donc acquis que la reforme des retraite va frapper de plein fouet tous les enseignants, du Primaire au Supérieur. Tous les enseignants savent 1) que rien ne compensera l'abandon de la référence au traitement des six derniers mois, 2) que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, 3) que les mesures de compensation envisagées ne seront pas à la hauteur des pertes de pensions, lesquelles sont certaines, 4) que ces compensations ne se feront pas sous forme de hausse des traitements mais par des primes dont les montants seront érodés par l’inflation, 5) qu’elles ne seront pas accordées à tous les enseignants (gare au « mérite » !) et qu’elles seront conditionnées par une remise en cause des statuts et par la définition de tâches nouvelles (remplacement des professeurs absents, orientation des élèves, préparation au permis de conduire, encadrement du service civique ? tout est possible….).

                  Cependant, les enseignants se mobilisent peu et de manière sporadique, aussi bien pour défendre leurs pensions que pour exiger une revalorisation salariale et défendre leurs statuts. Alors qu’ils peuvent observer l’admirable mobilisation quasi unanime, durable et déterminée, des avocats placés devant un défi comparable, les enseignants hésitent, tergiversent, reculent, courbent l’échine ; rien qui ressemble à une mobilisation déterminée à obtenir le recul du gouvernement. Leurs syndicats qui restent pourtant parmi les moins affaiblis semblent impuissants et tétanisés.

                   Il faut dire que les enseignants ont tenté en vain, depuis une vingtaine d’année de s’opposer aux politiques d’affaiblissement des services publics d’éducation, à l’austérité budgétaire, à la baisse des moyens et des postes, à la remise en cause de leurs missions, à l’effondrement du mythe de la lutte contre les inégalités à l’école et du mythe de la promotion de tous et de « l'ascenseur social » promis au plus méritants (comme la cerise sur le gâteau). On pourrait épiloguer sur les reculs de la recherche publique auxquels les chercheurs ont sans succès tenté de s’opposer, sur l’effondrement de l’Université, exsangue, devenue une immense gare de triage confiée à des enseignants vacataires impuissants et désespérés, sur le coup mortel porté au lycée par les réformes Blanquer que les enseignants, mortifiés et anesthésiés, ont fini par cautionner en les mettant en œuvre, au point que nul ne sait ce qui survivra d’ici quelques années de l’enseignement secondaire en France, et ainsi de suite, le collège à l’abandon, l'enseignement professionnel disloqué et bradé au patronat, l’école primaire sans cesse dénigrée et plus que jamais école de la ségrégation sociale et culturelle… Finalement, les enseignants sont à l’image de la société dans son ensemble : désorientée, désespérée, sans boussole et sans espoir.

                     Il faut dire encore que les enseignants ont beaucoup donné pour organiser ce désespoir : après avoir plébiscité les opérations Bayrou lors des échéances électorales passées, ils ont donné à plein dans le nouveau piège qui leur a été tendu : ils ont massivement voté Macron en 2017. Ce n’est pas le lieu d’apporter des explications à cet aveuglement volontaire : « C’est pas d’avoir fait des études qui rend intelligent », comme on dit parfois… Surtout, les enseignants forment aujourd'hui une masse anxieuse et amorphe, pour une large part ralliée aux thèses du libéralisme (mondialisation, globalisation, compétition, start up nation, gouvernance), pour une large part ficelée par les crédits bancaires et un mode de vie autocentré – individualisme, enfants à élever, standing, vacances, voyages lointains et coûteux – , pour une large part aussi repliée sur l’archétype anachronique et dis-opérationnel du maître qui croit que, seul devant ses élèves et grâce à son dévouement, il pourra les sortir d’affaire. Les enseignants ne font pas de politique….

                      Relativisons: les enseignants sont aussi une des catégories a avoir donné beaucoup de soutien à Mélenchon, à La France insoumise et son programme L’Avenir en commun. Minoritaires, certains ont tenté d'organiser les mobilisations, la grève reconductible, le boycott de la réforme Blanquer, le blocage des établissements.... Une résistance existe dont les racines remontent aux "hussards noirs" de Péguy.

                       Sachant tout cela, Blanquer a annoncé 100 € de plus pour les traitements des enseignants débutants ; les syndicats ont dénoncé le caractère très partiel de cette annonce, l’absence d’engagements d’ensemble immédiats, le silence persistant sur les « contreparties » à venir, le caractère unilatéral de la communication ministérielle alors qu’aucune négociation réelle n’est engagée : à l’ère de la « gouvernance » et de la manipulation des esprits, le « maître » a annoncé une aumône pour brouiller les pistes et désarçonner les velléités de mobilisation.

                       Alors, tout cela pris ensemble fait que la bataille des retraites va être perdue, faute, pour un trop grand nombre d'enseignants, de conscience claire des enjeux, faute de capacités de mobilisation collective, faute de « prise de parti » principielle, faute d’attachement à la valeur des combats du passé et à l’héritage dont nous ne sommes que les usufruitiers.

Une intervention insoumise à l'Assemblée, une parmi d'autres, 1 mn 06...

 

 

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