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Billet de blog 3 août 2017

VENEZUELA vs MACRON (lettre ouverte à Eric Le Boucher)

réponse circonstanciée à l'article d'Eric Le Boucher dans "Slate" du 2 Août 2017

michel uteau
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En pays de Montaigne,

Le 3  Aoüt 2017

Monsieur,

C'est en toute humilité et sérénité (coolitude?) que je me permets de répondre à votre cri de haine et de détestation paru dans « Slate »(1)..disons à votre « billet d'humeurs » (de très mauvaises humeurs...de « sanie » comme aurait dit Monsieur Diafoirus dans une pièce de Molière). Vous l'avez fait paraître à 6 heures du matin je conçois que votre esprit puisse avoir alors été embrumé. Mais.....

Je ne suis pas, comme vous un spécialiste écrit (ni parlé) de l'Amérique Latine, encore moins du Venezuela, pourtant je vais me permettre de répondre à l'« article » susdit, ne serait-ce que pour lui faire la publicité qu'il mérite. (Ne vous gênez pas les Gens ! Lisez-le! Le lien est en fin de lettre)

Tout d'abord, je pense que la situation politique, sociale et économique du Venezuela est due tout autant à des attaques politiques qui essaient de déstabiliser le gouvernement qu'à des erreurs commises par ce dernier (erreurs reconnues d'ailleurs par le Président Maduro), maintenu sous une permanente pression politique et économique interne et externe au pays.

« Asi son las cosas » comme on dit en Amérique Latine… « Tenemos que vivirlas  y salir por delante ! »

Mais il me semble nécessaire pour vous éclairer un peu votre lanterne qu'un bref retour sur l'histoire immédiate de ce pays est nécessaire. Depuis l'apparition de la volonté anti-impérialiste, anticapitaliste et anti-néolibérale contenue dans le « caracazo »(2) d'il y a vingt ans et la rébellion des recrues militaires contre le déplorable état social, il faut essayer de comprendre les complexités d'un projet inédit, difficile à analyser avec nos codes eurocentrés et impossible à accepter avec les codes capitalistes néolibéraux de la bourgeoisie du pays, appuyée par de forces économiques extérieures génératrices d'affrontements (Etats-Unis)..


En 1998,dès qu'il s'est avéré par les enquêtes d'opinion que Chavez allait être élu, les conservateurs, propriétaires des médias ont appliqué la stratégie de l' « agotamiento por saturacion » (3) avec un déferlement médiatique et une pression politique incessante (de même type que celle que subit Jean-Luc Mélenchon ici, en France, de la part de vous-même ou de vos semblables, lorsque ses arguments reçoivent un bon accueil dans l'opinion publique). Cette pression politique sur les gouvernement de Chavez et celui de Maduro s'est traduite par des lock-outs patronaux, des referendums révocatoires légaux répétés (toujours sans succès), des sabotages financiers, des sabotages industriels dans les secteurs pétroliers et énergétiques, des pressions des Etats-Unis sous couvert de la « Carta Democratica Interamericana » (OEA). (4),

Malgré tout cela, le peuple vénézuelien continue à penser que le changement révolutionnaire reste possible. C'est pour cette raison que de puissants facteurs externes au pays agissent ouvertement (et le disent) en liaison avec l'oligarchie bourgeoise « criola » (5) ploutocrate  et népotiste(6) pour créer de graves problèmes dans le quotidien des gens modestes et de la classe moyenne : pénurie organisée d'aliments de première nécessité (souvenons-nous des « cacerolazos » (7) dans les rues de Santiago du Chili avant le 11 septembre 1973 et le coup d'Etat contre l' « Unidad Popular » d'Allende), pénurie organisée de médicaments ...produits qui sont vendus à la population en contrebande depuis les pays voisins (8). Ainsi l'état est continuellement obligé de lutter contre la corruption existant entre la bourgeoisie « compradora y vendedora » et les fonctionnaires (douaniers par exemple dans ce cas).
,On ne peut pas comprendre ce qui se passe au Venezuela si on n'a pas intégré que « traditionnellement » dans un pays latino-américain à économie libérale ou non :

- la bourgeoisie est ethniquement « criola » et non indienne ou métisse 

- la bourgeoisie est totalement endogamique (surtout celle d'origine allemande) (9)

- la bourgeoisie détient tous les moyens de production

- la bourgeoisie est maîtresse totale de l'import-export (compradora/vendedora)

- la bourgeoise est maîtresse totale de l'agriculture (latifundista)

- la bourgeoisie est maîtresse du secteur bancaire (exemple célèbre : les «Barcelonnette») (10)

- la bourgeoisie domine le pouvoir politique (une famille à la fois dans la majorité et l'opposition)

Vous allez me répondre : « C'est comme en France ! » Parce que vous en connaissez un rayon, vous, journaliste informé et informateur ! Non ce n'est pas comme en France : c'est à un autre niveau de pouvoir et de fortune ! A part quelques familles, nos bourgeois locaux seraient regardés comme des petzouilles par l'oligarchie latino...ils paraîtraient « pitucos » (11) (beaucoup le sont, « pitucos », d'ailleurs à la tête de nos « grands groupes » ou dans le monde politique)

Si on veut avancer une conclusion, on en arrive à des vérités qui sautent aux yeux. En réalité, le Venezuela est la scène des prémisses de l'inévitable confrontation entre deux visions du monde, avec des ramifications dans tous les secteurs.

Dans les rues de Caracas se développe sporadiquement un cruel et douloureux affrontement entre une perspective démocratique qui délivrerait le peuple de la tutelle du capital et un entêtement idéologique de la bourgeoisie à ne pas céder ses privilèges.C'est clairement l'équation posée d'une société néocolonialiste en voie de changement. Les facteurs économiques de l'équation étant issus de la « théologie » néolibérale de Friedman (inversion, exploitation, capital financier, mondialisation,.), et les facteurs sociaux étant les droits des travailleurs, les préoccupations des citoyens, la défense de l'environnement.On oublie un peu trop que Simon Bolivar est né à Caracas, que son nom est porteur des valeurs de libération et d'indépendance (comme le nom des autres « libertadores » d'Amérique latine qui, comme lui, étaient franc-maçons).

Pour un européen comme vous, Monsieur Le Boucher, c'est anecdotique, mais les peuples latino-américains n'oublient pas les hommes qui ont ouvert les yeux de leurs semblables sur la société...qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs...Combien d'enfants ont pour prénom Darwin, Victor Hugo, etc...en Amérique Latine !!! (pour l'actuel président d'Equateur c'est Lenin au cas où vous ne le sauriez pas)

On voit ici, au Venezuela, ressurgir,« in vivo », le postulat marxiste de la lutte des classes plus clairement que dans notre société européenne où il est un peu dilué...(« in vitro » avec de la poussière social-démocrate sur le verre de l'éprouvette). On voit renaître le combat : classe contre classe On pourrait dire aussi qu'avec Chàvez, ( et ensuite Maduro) on retrouve l'alliance Peuple/Armée (12) pour mettre en œuvre les aspirations de la majorité du peuple vénézuélien qui se mourait malgré la richesse pétrolière du sous-sol.

Et c'est là où le bât blesse notre oligarchie française et ses chiens de garde (vous faites, semble-t-il, partie de la meute) : le choix entre deux conceptions de la société, entre deux groupes de valeurs :

- travail ou capital ?

- humain ou profit ?

- peuple ou élite ?

- égalité ou exclusion ?

- citoyen ou marché ?

- intérêt national ou intérêt particulier ?

- assujettissement ou indépendance ?

En Amérique Latine, un projet politique sur des bases sociales et avec un programme crédible et réalisable ne peut être viable que si il se fonde sur les intérêts du peuple et affronte de manière ferme et décidée son opposition inévitable (tout aussi décidée et ferme).(13). Cela implique l'obligation de laisser de côté ce qui communément se comprend et s'accepte comme « fonctionnement normal » dans les démocraties occidentales. Refuser cette fermeté, c'est comme ne pas croire dans le projet. Et dans cette perspective de fermeté, il existe un facteur social d'importance difficile à contrôler : la mythologie de l'ascenseur social par l'argent dans la classe moyenne vénézuélienne. Ce groupe social (comme marxiste je ne peux pas utiliser le terme de « classe » pour le désigner) très hétérogène vit dans l'illusion du pays parfait dans la mesure où les choses fonctionnent toujours dans l'intérêt particulier de chaque individu du groupe. Il prétend être (ou plutôt paraître) un groupe économiquement aisé quand , en réalité, il est plus destiné à s'enfoncer parmi les pauvres ou, pire pour lui, parmi la « classe populaire », car le modèle économique néolibéral veut qu'il en soit ainsi (ça s'appelle « paupérisation », vous connaissez le mot ?). Le cerveau moyen d'un individu de la « clase media nacional » vénézuélienne ne voit pas plus loin que la consommation grâce à la mondialisation. Il n'y a pas de vie possible pour lui hors des hyper-marchés, les « malls ». C'est la conclusion de sa réflexion égoïste et conformiste. Il faut dire que, partout dans le monde, les responsables politiques bourgeois, les prêcheurs religieux, les journalistes (vous peut-être?) ont répété l'antienne qu'il y aura toujours des riches et des pauvres…et qu'il vaut mieux que les pauvres le restent pour ne pas bouleverser les statuts établis….Alors, cette classe moyenne est la proie parfaite de l'oligarchie vénézuélienne : rêvant d'un statut social meilleur, c'est elle qui descend dans la rue en répondant aux exhortations de la dizaine de familles qui possèdent en réalité le Vénézuela, c'est elle que l'oligarchie envoie dans la rue face au reste du peuple. Mais, comment les gens qui en font partie sont-ils aussi aveugles pour ne pas voir qu'ils sont manipulés ? Comment font-ils pour ne pas voir qu'ils sont les instruments de ceux qui les exploitent ?

Sont-ils bêtes ces latino-américains !!!

Une chose vient de me sauter aux yeux en écrivant cela !

M…. ! En réalité, si on compare avec la France, la classe moyenne vénézuélienne aurait été parmi les électeurs qui ont voté Macron ! Mêmes attentes, donc même programme !

Ce sont eux qui ont voté Macron ! Voilà pourquoi il a été élu !

Le masochisme en politique est vraiment universel…,

Muy atentamente a Usted

Michel Uteau

PS : Soyez rassuré, il y aura une suite...

__________________________________________________________

-1 https://m.slate.fr/story/149343/venezuela-melenchonisme

-2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Caracazo

-3 ça dit bien ce que ça veut dire : « gonfler ! »

-4 http://www.oas.org/OASpage/esp/Documentos/Carta_Democratica.htm

-5 ce sont les personnes nées en Amérique Latine d'origine européenne non métisses généralement

-6 on peut facilement suivre la « situation » des  familles  dans la société grâce au double nom

celui du père, celui de la mère...les deux hommes "politiques" arrêtés il y a une semaine font partie

de la nébuleuse familiale Capriles première fortune du pays

https://regeneracionsigloxxi.wordpress.com/2013/04/10/quien-es-realmente-henrique-capriles-randoski/

https://www.humanite.fr/leopoldo-lopez-un-delinquant-de-premiere-soutenu-par-washington-639611

-7 le premier concert de casseroles a été celui des femmes de la bourgeoisie chilienne en 1973

qui voyaient d'ailleurs, en tapant dessus, une casserole pour la première fois de leur vie

l'usage de cet ustensile de cuisine étant réservé à leurs employées de maison (au pluriel).

Il est depuis devenu un signe de protestation pour des motivations diverses

-8 http://www.ouest-france.fr/monde/colombie/la-colombie-supermarche-du-venezuela-en-crise-4553760en contre bande dans les pays voisins

-9 c'est curieux...les allemands sont très endogamiques...est-ce propre à l'Amérique Latine ?

où au fait que, ceux qui sont arrivés en 1944/45 étaient à 100 % compromis avec le régime nazi ?

comme la famille Odebrecht (qui correspond là-bas à Vinci ou Bouygues ou Bolloré )

- arrivée en 1944- au Brésil à laquelle aucun gouvernement latino (de gauche ou de droite)

ne peut échapper pour les travaux BTP de grande envergure,  (voir « Mediapart- 2 Août 2017)

-10 http://j.mezin.free.fr/mexique.html

-11…. « bling bling » comme Sarkozy....il y a aussi les "cuicos" (niveau économique trèèèèès supérieur)

-12 ..qui a permis au Portugal de se libérer de la dictature et de quitter son statut de nation coloniale

ce qui était noble pour les portugais serait criminel pour les vénézuéliens ?

-13...je ne dis pas "forte", vous crieriez à la dictature et je vous entendrais depuis le pays de Montaigne ,

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