ITHAQUE à l’Odéon – Ateliers Berthier

Le soir de la première, 14 mars 2018 – Impressions !

La nouvelle mise en scène de Christiane Jatahy interpelle ! À faire tomber toutes les digues, toutes les frontières. Jusqu’à ne pouvoir dire, si…on aime ou pas !

Les pistes sont d’emblée brouillées. Le dispositif surprend ! Tout peut déranger, voire agacer, comme fasciner. Mais cet espace dans lequel on pénètre, ne laisse pas « indemne » !

À peine installé dans son fauteuil, le spectateur entend des voix, des sons, des bruits. Il se passe quelque chose de l’autre côté du rideau…Les acteurs qui entrent en scène y font allusion. Le rideau empêche de voir. De l’autre côté, il y a une fête. Ils l’ont momentanément quittée. Ils interpellent aussitôt le public…Comme si ce dernier savait pourquoi il était là, de ce même côté du rideau, qu’eux ! À moins que ce public, vers lequel ils se tournent, ne soit qu’un prétexte pour tromper l’ennui ?

Les frontières tombent, dès les premières notes. Les murs que l’on tente d’ériger se fissurent. On est embarqué. Mais, où est-on ? À Ithaque. Tout du moins le croit-on.

L’espace devient soudainement une agora. Qu’attend-on de nous ? Nous qui sommes venus sur les traces d’Ulysse.

Quand une pièce fait référence à un texte mythique, on ne peut qu’en attendre l’essence…la présence. Un besoin soudain de points de repères quand tout sur scène semble nous conduire ailleurs…en apparence.

Le temps s’écoule…Il ne se passe rien. Derrière le rideau, la fête continue. Les personnages qui l’ont quittée semblent attendre quelque chose de nous, le public ! Nous qui devenons les invités de cette fête.

Une fête qui perdure à répétition, n’amuse plus personne, finit par ennuyer. Une scène sur laquelle il ne se passe pas grand-chose donne la même sensation. Les mots font défaut. Où est-on ?

Ulysse. On s’y accroche. Depuis la nuit des temps rien n’a changé. Tout se répète. L’homme ne tire aucune leçon du passé. Penser à quelque chose devient « vital » en cet espace dépouillé. Les mots deviennent nécessaires…puisque l’on est au théâtre.

Homère. Ulysse. Pénélope. Les prétendants. Tout cela un prétexte pour parler de nous, de notre époque. On est au cœur de l’actualité. Quelques indices nous y conduisent. Mais la pièce s’appelle « Ithaque » … On s’égare ! L’eau nous réveille. Nous interpelle. Goutte à goutte. D’abord sur les vêtements et puis…Mais n’allons pas trop vite.

Nous avançons dans un espace-temps où l’on est projeté derrière nos écrans dans la Grèce antique ; en ces eaux où les migrants tentent aujourd’hui de survivre en échouant sur nos côtes, au péril de leur vie…Autrefois, Ulysse et ses hommes. De quel côté du mur et de l’histoire sommes nous, ici, en ce théâtre ?

Il ne se passe toujours rien sur scène. Seulement un mot. Ici et là. Quelques mots glanés dans un carnet. Ils racontent des rêves. À moins que ce ne soit la réalité ? On croit comprendre. On s’impatiente. On espère qu’il va enfin se passer quelque chose. Et puis d’autres mots s’inscrivent sur le rideau. Des consignes indiquent au public ce qu’il doit faire. Il faut se lever par ordre de rangée. C’est une blague ! Non. On se regarde. On se retourne. Les derniers rangs se lèvent. Nous, qui sommes dans les premiers rangs, sommes sommés d’attendre notre tour. Et pendant ce temps, des gens rentrent dans notre espace…Des spectateurs, comme nous. Ils viennent d’ailleurs. De l’autre côté du rideau. C’est à notre tour d’aller voir. Il nous faut nous aussi se lever. Bouger. Jouer le jeu. Et…suivre. L’agora se vide. L’agora se remplit. D’autres prennent notre place. Nous allons prendre la leur…De l’autre côté…à la même place que nous occupions quelques instants plus tôt. L’adret ou ubac de la montagne dont on ne sait encore rien est fait de tous ces corps, de nos corps. Où est-on ? Pas encore en pleine mer.

Une langue que l’on ne comprend pas est par moments parlée. Le portugais devient la langue de ces exilés. Elle tente de nous dire quelque chose. Comprendre l’autre. Celui qui ne parle pas la même langue que nous. Un indice ?

De l’autre côté du rideau, il ne se passe toujours rien. La fête est là. Les robes sont de plus en plus imbibées d’eau. Les personnages se retrouvent dans des étreintes, puis l’ennui et l’attente redeviennent. Partir. Allons-nous quitter la salle ? Non, c’est d’eux dont il s’agit. Vont-ils rester ici, à Ithaque ? Eux. Ces exilés. Ces étrangers qui ont émergé de l’eau, les yeux fermés, pleins de sel. Eux qui ont échoué sur ces terres étrangères dont ils ne parlent pas la langue. Eux, à qui l’on a donné un verre d’eau pour survivre. Eux qui ont la clé de leur maison dans leur poche. Leur maison…sans doute détruite. Là-bas, sur leur terre. Là-bas, leur pays est en guerre. Que sont devenues leurs femmes ? Qu’est devenue Pénélope ? Ulysse s’interroge. Ulysse a la nostalgie d’Ithaque. L’exilé, le migrant s’interroge…Ah ! ...Il se passe peut-être quelque chose de ce côté-là du rideau…Ah, mais oui ! On est au théâtre. L’avoir oublié est peut-être bon signe…ou pas ! Cela dépendra de tout un chacun.

Lentement les eaux montent. Les personnages n’ont nul autre choix que de se fondre aux éléments. Le rideau ou plutôt les rideaux se lèvent et les deux côtés (scènes et public) se font face. Une étrange unité. L’adret. L’ubac. Se voient enfin. Personne ne saura qui est l’adret ou l’ubac. On voit enfin la même chose. On se voit tous. Le public. Les acteurs. Tous les acteurs. Il n’y a plus de rideau qui sépare. L’espace scénique est…réunifié.  

Des fragments d’un carnet sont de nouveaux lus. Qu’avons-nous retenu de l’histoire ? Les eaux montent. Les hommes se noient en mer. Nous sommes juste spectateur. C’est du théâtre de la fiction. Mais non…Les eaux montent réellement et les spectateurs du premier rang vont bientôt avoir les pieds dans l’eau. Certains mettent sur leurs genoux leur sac, qu’ils avaient posé au sol. Oui…On est tous concernés. Il n’y a pas que sur scène que l’eau cherche à nous dire quelque chose.

À lisière de la noyade, le texte reprend corps, mais les corps luttent avec toute cette eau. Chaque personnage avance seul dans un mouvement mécanique. L’eau ralentit leurs pas. Ils font mine de nettoyer l’espace. Les acteurs semblent meubler un espace-temps, vidé de quelque chose…Mais pour quelle raison ? Donner sens à la survie ? À toute cette eau ? À cette pièce de théâtre ?

Survivre…pour que cette goutte d’eau, ce verre d’eau qui a ramené le naufragé à la vie ne soit pas le mirage dans lequel il va se dissoudre.

Eternel recommencement. Eternelle nuit des temps. À quoi servent les scènes de théâtre ? La question, effleurée. Désir de changer le monde ? Ténue, la lisière qui sépare le réel, la fiction. La scène qui sépare les acteurs du public. Et des textes, des mots, des voix qui relient et se font écho dans une intemporalité dont nous devenons les témoins.

Déconcertant spectacle. Aimer. Ne pas aimer…Là n’est pas la question. Ce soir-là, 14 mars 2018, soir de la toute première, sur scène ou dans la salle, d’un côté comme de l’autre, la barque de Charon nous a tous emporté quelque part.

Les corps des acteurs ne sont nullement épargnés par les eaux, par la violence. On a mal pour eux, lorsque les eaux, la violence deviennent inévitables. Un corps à corps où l’image finit par s’emparer d’eux. Caméra aux poings. Une autre façon de donner des coups. Être aussi à distance. Reprendre souffle. Le réel s’estompe sous l’œil de la caméra. Mais l’eau a atteint tout l’espace scénique.

Un magnifique rideau d’eau se lève. Fin du spectacle. Chacun reprend sa place. Le spectateur applaudit, les acteurs remercient leur public en leur corps mouillé, en leurs habits qui regorgent d’eau. Belle performance des acteurs.

Pendant ce temps, ailleurs, d’autres embarcations…

 

 

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