De « Dirty Corner » au « Vagin de la Reine » d’Anish Kapoor. Réflexions sur des tags antisémites

Qui a baptisé "Dirty corner", "Vagin de la reine ? Les tags qui l'ont vandalisé étaient-ils antisémites ? Vous le saurez, peut-être, en lisant cet article....

De « Dirty Corner »  au « Vagin de la Reine » d’Anish Kapoor. Réflexions sur des tags antisémites  

Le 9 juin dernier ont été inaugurées, sur le domaine du château de Versailles, les œuvres de Sir Anish Kapoor, artiste contemporain. L’une d’elles, Dirty corner, installée sur le Tapis vert, vaste pelouse dessinée par Lenôtre dans l’axe principal du parc, étend les soixante mètres d’un tunnel d’acier rouillé, ouvert vers le château, entouré d’énormes blocs de pierre.

Vandalisé une première fois dès juin, Dirty Corner a étéle 6 septembre, recouvert d’inscriptions « à caractère antisémite » : "La reine sacrifiée, deux fois outragée", "SS Sacrifice Sanglant", "le deuxième VIOL de la Nation par l'activisme JUIF DEVIANT", "Juifs tradis et Kabbalistes: ce taré vous met en danger", "Respect Art as U trust God", "A Versailles, Christ est roi ".

 Anish Kapoor, d’origine indienne par son père, est aussi d’origine juive par sa mère qui venait de Bagdad. De 17 à 20 ans, il a vécu en Israël.

On a déclaré que ce vandalisme était antisémite et dénoncé la connotation sexuelle de l’œuvre, retrouvant une ancienne thématique antisémite, la lubricité juive.

Mais si on prend la peine de les lire, on voit que ces inscriptions sont un appel à l’union des fondamentalismes, des tradis juifs et cathos unis en un même combat, et qu’elles dénoncent la déviance d’un artiste à l’égard des valeurs traditionnelles, autant politiques, religieuses qu’artistiques.

 

Retour sur les événements. 

 

L'introduction de l'art contemporain dans les musées et les lieux historiques a commencé en 2004, au Louvre et à Orsay, puis au château de Versailles en 2008. Anish Kapoor est le huitième artiste à y être convié.

 

Les sites d’extrême-droite, figés sur une crispation identitaire, ont lancé une campagne contre ces œuvres, et en particulier contre Dirty Corner, l’accusant de porter atteinte à ce qui fut le joyau de la France du Grand Siècle, haut lieu du pouvoir politique. Le 2 juin, les sites « Fdesouche.com » phare de la fachosphère, et  « Egalite et reconciliation », site de l’idéologue d’extrême droite Alain Soral,  titrent : « Art contemporain : un vagin géant au château de Versailles ainsi qu’une sculpture éjaculatrice », « Après le godemichet place Vendôme, le vagin de la Reine dans les jardins de Versailles ».  

Le ton semblait donné, Dirty corner était rebaptisé Vagin de la Reine.

Or, Anish Kapoor lui-même, dans un entretien au JDD le 31 mai, annonçait : « Face au château, il y aura une mystérieuse sculpture en acier rouillé (…) à connotation sexuelle : le vagin de la reine qui prend le pouvoir ».

 

Je vous dis que je n’ai pas dit ce que vous dites que j’ai dit.

Mais le 18 juin, il déclarait au Figaro : «Je n'ai jamais employé les mots d'où est née la polémique. Je n'ai jamais dit «La Reine», j'ai évoqué «Her» ou «She» pour désigner une forme qui pourrait être féminine, allongée sur le gazon, comme une reine égyptienne ou une sphynge. Le fait de baptiser Dirty Corner d'un vulgaire Vagin de la Reine est une façon de rabaisser mon travail, de mettre l'art au niveau des injures, de salir mon œuvre et de l'associer par des mots offensants à un rejet facile et immédiat. Ce ne sont pas mes mots, ce n'est d'ailleurs pas ma façon de penser (…) ».

Et sur Canal + le 6 aout : « Je n’ai pas dit ça ! Ce sont les autres…». Son œuvre, explique-t-il,  consiste à ouvrir des perspectives, à sortir d’un art figé dans une vision immuable,  à « bouleverser l'équilibre et inviter le chaos» dans un lieu qui a une charge historique très puissante.

Anish Kapoor a eu soin de se démarquer de Paul Mc Carthy à qui on a tenté de l’assimiler. Il a déclaré (à La Croix) , qu’il ne cherchait pas la provocation, qu’il refusait catégoriquement que l'on associe Dirty Corner à l'œuvre de l'artiste américain Paul McCarthy , sexuellement explicite et revendiquée comme telle. Tree est défini par l'artiste lui-même comme un «Butt Plug» géant. Structure gonflable, vert sapin, installée Place Vendôme pendant la dernière Fiac, Tree a été vandalisé et démonté aussitôt. Kapoor considère que cette association de deux mondes qui n'ont rien à voir est absurde, ridicule et malveillante. Que c'est faire d’une pauvre psychologie que de les marier par le scandale.

 

Décision de justice et riposte

 

Estimant que désormais "ces mots infamants faisaient partie" de l'œuvre, Anish Kapoor, dans un premier temps, a voulu les laisser.

Le juge des référés du tribunal administratif de Versailles, saisi par l'association Avocats sans frontières et par un conseiller municipal de Versailles, a estimé que les inscriptions portaient atteinte à l'ordre public et "en particulier à la dignité de la personne humaine" et qu’elles devront être retirées de la vue du public "sans délai" et de façon définitive. Ce qui a été fait sous le contrôle de l’artiste.

Anish Kapoor a répondu à ses détracteurs et aux agresseurs de son œuvre en postant sur son compte Instagram une photo selfie qui le montre, à l’intérieur de Dirty corner, entouré d’une douzaine de ses amis aux sourires goguenards, galeristes et historiens de l’art, mains au dessus de la tête, pouces et index joints en un geste ambigu. Une photo-Manifeste guerrier. qui, à l’évidence, ne calmera pas les esprits et où ne figure pas Catherine Pégard, présidente de l’établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles, en réserve diplomatique depuis le début de l’affaire « Kapoor Versailles ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.