« J’avais moi aussi des représentations concernant l’exil, la frontière, la mort, la parole et le droit. Elles étaient issues du fond culturel antique de notre civilisation. Je tentais donc de montrer comment chacun d’entre nous, avec ses préjugés, fragilités, peurs et connaissances, peut parler de ce qui se passe, ici et aujourd’hui, en matière de droit des étrangers. Ces différentes manières de parler créaient un espace de représentation qui faisait ou pouvait faire, de manière infime, bouger le réel. »
Marie Cosnay, in
Comment on expulse, Responsabilités en miettes, éditions du Croquant, 2011.

Quel rôle tient la création poétique dans la réflexion sur les migrations ?

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Je suis arrivée enfant et en règle sur cette nouvelle terre dont je connaissais la langue et la culture. Ma mère avait épousé un français qui lui avait donnée son nom et sa nationalité, j'avais ainsi moi aussi bénéficié des facilités administratives avant d'atterrir en France. Blanche de peau, aucun accent, famille aisée, et pourtant… les questions, sans cesse, qui parfois blessent… Pourquoi tu parles espagnol avec ta mère ? on est en France ici, pourquoi tu ne parles pas français avec elle ? pourquoi elle a un drôle d'accent ta mère ? pourquoi vous ne retournez pas chez vous ? Et plus tard mon désespoir face aux litanies bureaucratiques il manque un document, ça ne va pas être possible, vous êtes née en Espagne ? votre mère est Argentine ? votre père est Italien ? votre beau-père est Français ? ça ne va pas être possible, il manque un document, vous n'êtes pas française, vous n'êtes pas née ici, vos parents ne sont pas d'ici, ça ne va pas être possible, il manque un document… mais à quoi bon me plaindre, pour moi c'est facile, pour moi la blanche de peau, sans aucun accent, venue d'une famille aisée… alors imaginez les autres, imaginez ceux dont la peau moins claire provoque le racisme, ceux dont la langue est autre, ceux qui arrivent et se perdent dans l'incompréhension et la solitude des borborygmes d'une bouche qui attend des réponses et se met à crier car, c'est bien connu, un étranger comprend mieux notre langue si l'on parle plus fort, alors imaginez ceux qui arrivent après avoir traversé les tirs des bombes, des mers et des déserts, après avoir voyagé à pied, en bateau, en camion, après avoir eu faim et soif, après avoir dépensé toutes les économies dans l'espoir d'un lendemain meilleur, imaginez un instant le calme et le repos, le silence et la tiédeur, la main caressante et le souvenir d'un vers de poésie, fermez les yeux et oubliez la voix de cette personne qui continue de crier parce qu'elle ne parle pas votre langue et vous ne parlez pas la sienne, et laissez la beauté du monde vous envahir un instant, un court instant de plénitude et de repos dans ce chaos indicible qu'est devenue votre vie, oubliez les bombes et la violence, oubliez le sang et la douleur, oubliez votre nom qui n'a plus de valeur dans ce bureau miteux, oubliez tout cela et respirez longuement au rythme des syllabes d'un poème, ils pourront tout vous prendre, vos papiers, vos habits, votre argent, votre dignité mais jamais la poésie qui résiste et demeure en vous à jamais, cette poésie d'images et de souvenirs qui deviendra cuirasse ou rempart puis peu à peu mémoire et témoignage jusqu'à devenir histoire, une poésie contre l'oubli, une poésie pour dire, pour montrer, pour montrer sans filtre et sans mensonge la réalité des hommes, femmes et enfants qui s'accrochent aux mots pour ne pas périr.

 

Samantha Barendson - décembre 2016

 

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www.midiminuitpoesie.com
Vendredi 9 décembre, lectures de textes inédits et table ronde sur le sujet des migrations, avec Frank Smith, Amandine André, Thomas Vinau et Mathias Kusnierz de la revue Vacarme. Animé par Alain Nicolas.
Au Château des Ducs de Bretagne (place Marc Elder, Nantes) à 21h.

 

 

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