« J’avais moi aussi des représentations concernant l’exil, la frontière, la mort, la parole et le droit. Elles étaient issues du fond culturel antique de notre civilisation. Je tentais donc de montrer comment chacun d’entre nous, avec ses préjugés, fragilités, peurs et connaissances, peut parler de ce qui se passe, ici et aujourd’hui, en matière de droit des étrangers. Ces différentes manières de parler créaient un espace de représentation qui faisait ou pouvait faire, de manière infime, bouger le réel. »
Marie Cosnay, in
Comment on expulse, Responsabilités en miettes, éditions du Croquant, 2011.

 Quel rôle tient la création poétique dans la réflexion sur les migrations ?

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Deux étapes du parcours « Il était six fois sur la terre », de Frank Smith, réalisé pour l’application numérique du Centre Pompidou.

1
IL ÉTAIT UNE FOIS

ON NE SAIT PAS
CE QU’ON EST

Il était un fois, Frank Smith © Argiris Mantikos (détail) Il était un fois, Frank Smith © Argiris Mantikos (détail)

Qu’est-ce qu’une question d’hommes et de femmes et d’enfants ? Qu’est-ce qu’une affirmation d’hommes et de femmes et d’enfants ? La négation contient-elle l’affirmation qu’elle rejette ? Quelle composition dans la question ? Une question peut-elle exister en dehors de l’acte qu’elle sonde ? Une question n’est-elle pas inséparable de l’action de dire et de voir ?

Texte off :
Les émigrants ne cessent d’escalader la nuit. Ils grimpent dans la nuit jusqu’à la fin du monde. Les émigrants rendent obsolète le nom de « Nation », mais c’est en ce nom même que s’exercent sur eux les formes les plus nouvelles de la violence d’Etat. L’Etat-Nation européen, dit-on, est en « crise », voire en état de mort clinique, pourtant, les appareils répressifs qu’il met en place pour juguler les flux migratoires sont plus sophistiqués que jamais. La « souveraineté » que l’Etat manifeste dans le contrôle des frontières n’est plus un but en soi mais l’outil d’une gestion politique des vivants requise par le capital mondialisé. Un sanglot fait le tour du monde, et des pouvoirs, en s’exerçant directement sur des populations et des corps, des « flux » et des « stocks » migratoires, nient radicalement les migrants dans leur force de vie. On ira, pris d’une vieille danse, sur toute la terre, et plus loin encore, porteurs d’un secret dont s’est perdu le sens.

5
IL ÉTAIT CINQ FOIS

ON SAURAIT QU’ON EST
SI ON NE SAVAIT PAS
QU’ON NE SAIT PAS

Il était cinq fois, Frank Smith © Argiris Mantikos (détail) Il était cinq fois, Frank Smith © Argiris Mantikos (détail)

Comment rendre impossible tout ce qui est déjà menace dans la tête et dans le coeur ? Comment dégager une possibilité de faits dans le monde ? Comment dire le fait et l’allure d’un grain de sable ? Le caractère sablesque du sable, comment ? Comment faire palpiter le ciel et gondoler la terre ? Entraîner un arbre, comment faire ? Entraîner une herbe, une poussée d’herbes, une meute d’algues, comment faire ?

Texte off :
Si l’Etat néolibéral assure un contrôle strict des frontières, il entretient aussi savamment les appartenances et les identités. On avance dans la foule, nul ne sait son nom. Et on tourne en rond, saoulé par les lumières noires, comme si cette foule était le vent du large, comme si quelque chose pouvait venir de là, houleuse, indifférente, comme si les têtards qui grouillaient dans la vase de ce port inhumain étaient des hommes et non des rescapés craintifs de vieux naufrages innommables, des déchets d’une fête ancienne, oubliée, des paquets d’appétits, de pus, de solitude, de choses grelottantes, ah ! La politique néolibérale ne fonctionne pas uniquement sur le mode sécuritaire et xénophobe, elle a aussi besoin, pour faire circuler les flux entre centres et périphéries, de vanter les vertus de la diversité et des identités. Peut-on rêver que le migrant ne se reconstruise pas seulement sur le mode de l’exode et de la désertion, mais aussi de « l’intégration », et que l’Etat, de son côté, le traite comme un citoyen en mouvement et en devenir, et non comme un « étranger » qu’il met en fait à disposition des entreprises ?

Frank Smith - printemps 2016

 

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www.midiminuitpoesie.com
Vendredi 9 décembre, lectures de textes inédits et table ronde sur le sujet des migrations, avec Frank Smith, Amandine André, Thomas Vinau et Mathias Kusnierz de la revue Vacarme. Animé par Alain Nicolas.
Au Château des Ducs de Bretagne (place Marc Elder, Nantes) à 21h.

 

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