LE SUNSET BOULEVARD DE LA FRANCE

L’évitable décadence internationale de la France : écouter et ne pas donner de leçons.

          Depuis la fin du monde bipolaire et après une brève période pendant laquelle certains ont cru que la domination du monde par les États-Unis commençait, la réalité a, de fait, imposé un panorama international extrêmement confus. Un nouvel ordre international est en train de se former dans lequel chaque pays qui le peut se bat pour occuper une place au premier rang. Il est certain que d'autres époques de confusion comparable ont existé. Toutefois, la période actuelle est différente des précédentes car dans le passé une nouvelle puissance essayait de s'imposer à une autre qui luttait pour conserver sa place et le résultat déterminait le nouveau panorama international. Ainsi, en 1989-1991, une structure mondiale a disparu, non pas à cause de la victoire de l'un des prétendants, mais à cause de l'effondrement de l'un d’eux. Bien que la victoire du capitalisme et des États-Unis ait été chantée, les faits montrent que nous sommes face à un capitalisme qui n'a pas grand-chose à voir avec le précédent et que le monde est devenu trop vaste et complexe pour qu'une seule puissance puisse le dominer.

            Quand un ordre international disparaît, les principes et les structures qu'il a créés disparaissent : aujourd'hui naît un nouveau monde dans lequel le multilatéralisme prétendument absolu a été remplacé par un autre, de trois ou quatre grandes puissances, qui se parlent peu car elles ne connaissent toujours pas leur vraie place. Les structures antérieures, comme le système des Nations Unies, ne sont rien d'autre que ces  «survivals» dont nous a parlé Tylor : des structures d'hier, inutiles, qui survivent dans un nouveau monde car personne ne sait comment s'en débarrasser. Le multilatéralisme onusien est un «survival».

           La première caractéristique de l'ordre naissant est le retour d'une pure «power politics». Des concepts comme le «prestige», la «tradition», la «grandeur», «l’amitié» etc…, héritage du passé, n'ont plus aucun sens de nos jours. Le pouvoir est aujourd'hui celui du plus fort, exercé avec peu voire aucune délicatesse, mais invincible en tout cas.

          Cette «power politics» est celle de la force militaire, économique et politique, présente et future. Ainsi, les États sont divisés en trois groupes : ceux qui ont le pouvoir de se battre pour les postes les plus élevés ; ceux qui n'ont pas plus de pouvoir que leur propre fierté nationale ancrée dans de vieux triomphes qui ne sont aujourd’hui que des chimères ; et le dernier groupe, ceux qui attendent de voir ce qu'il leur reste.

               La France est sans aucun doute dans le deuxième. Les nombreuses erreurs de l'ère Sarkozy, l'inaction de Hollande, ont conduit à la prétention fantasmagorique de l’actuel président qui joue dans un scénario qui n'existe pas, avec des cartes qui n'ont plus aucune valeur. Le dernier tandem qui a su maintenir la France au sommet de la scène internationale a été celui de Chirac-Villepin, la dernière étincelle de la "grandeur", avant qu'un Sarkozy aux prétentions napoléoniennes ne l'éteigne avec ses continuelles erreurs. Tout comme le président Macron, lui aussi voulait jouer un rôle, gesticulant, déclamant en coulisses, croyant qu'il était toujours au devant de la scène.              

                Le président Macron, incapable d'imaginer une nouvelle politique, est le dernier maillon d'une chaîne de déclin. Depuis que de Gaulle a rejoint Adenauer, s'isolant de tout le monde, croyant que l'Union européenne et l'Occident tourneraient autour d'eux. En effet, ce couple, parfois pathétique (vous vous souviendrez sans doute des nouvelles de 8 heures du matin où Giscard, parlant un allemand qui n'allait pas au-delà du «comment allez-vous ?»,  prétendait faire croire,  entre l'avion renifleur et les diamants de Bokassa, qu’il était depuis le petit matin à pied d’œuvre avec le chancelier allemand Helmut Schmitt pour diriger le monde), a fonctionné jusqu'à ce que la domination allemande s’impose à un inexorable déclin français, en partie causé par la réunification et en partie par la magistrale erreur de Mitterrand qui croyait qu’en forçant l'Allemagne à accepter une monnaie unique, il allait la contrôler. En réalité, Paris s’est soumis à la politique économique de Berlin, et son obsession pour Berlin l’a conduit à un isolement international qu'il est aujourd'hui impossible de dissimuler et dont la France est en train de payer une très lourde pénalité. Bismarck écrivit dans ses Pensées et Mémoires «les erreurs en politique intérieure se paient parfois mais parfois pas ; en politique étrangère, elles se payent toujours». 

              Une Allemagne unie et forte n'a pas besoin du soutien de Paris pour laver son image héritée de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, avec la fin du long règne de Kohl/Merkel, la France n'a d'autre choix que de constater une évidence qui, pour certains plus réalistes, était déjà incontestable depuis des années : la France est seule, sans alliés, et sans projet politique (ni intérieur ni extérieur) qui lui permette de concourir pour une des premières places sur la nouvelle scène internationale. La France a voulu être comme l'Allemagne, mais elle ne l'a pas été, ne l'est pas et ne le sera jamais. La France a perdu deux contrats en moins de quinze jours : avec l'Australie et avec la Suisse. Alors même qu'une politique réaliste aurait dû guider la réponse de Paris, le président Macron a choisi la voie qui ne pouvait que le conduire au ridicule : retirer ses ambassadeurs aux Etats-Unis et en Australie, et s’en prendre au Royaume-Uni, qui, selon le propre ministre des Affaires étrangères françaises, n'est qu'un État «vassal». S'il en est ainsi, pourquoi s’en prendre à  lui et non aux  Etats-Unis, qui sont à l'origine du fiasco des sous-marins ? Mais Paris sait qu'il ne peut pas affronter Washington, qu'il est seul, que l'Union européenne ne le soutient vraiment pas, et c'est pourquoi il se réfugie pour sauver son honneur dans un accès de colère enfantine : retirer les ambassadeurs. Ni les Etats-Unis ni l'Australie n'ont rectifié le tir, mais la France n'a eu d'autre choix que de le faire : son ambassadeur retourne à Washington après cette parodie de diplomatie digne du XIXe siècle. Au final, Macron a perdu le contrat et la France le peu de prestige qui lui restait. 

              C'est bien dommage, car la France pourrait jouer un rôle de puissance régionale dans le nouveau scénario si elle s'adaptait aux nouvelles règles qui sont en train d’émerger. Mais le président Macron (donnant des leçons au Liban,  se rendant à la frontière franco-espagnole pour « instruire » la garde civile et les carabiniers, comme s'ils étaient « ses » policiers, disant  à tout le monde quoi faire, donnant des conseils que personne ne demande et que logiquement personne ne suit, etc…) a démontré qu'abandonner son rôle de "donneur des leçons", de « Monsieur je-sais-tout » est au-dessus de ses forces : ainsi, au lieu d'apprendre son nouveau script, il continue à déclamer, hors scène, une pièce qui ne se joue plus. Comme dans ce film remarquable de Billy Wilder avec Gloria Swanson et William Holden «Sunset Boulevard», La France ne sortira pas de la décadence tant qu’elle n’acceptera pas la nouvelle réalité, et au lieu d'éduquer les autres, elle doit s’asseoir pour écouter ce que les autres ont à dire et commencer à se demander «que pouvons-nous faire ?». 

              Dans quelques mois, les Français auront la possibilité de choisir un nouveau chef d'État qui vive dans le présent tout en pensant au lendemain, au lieu de somnoler sur un passé qui   même s’il a été glorieux a disparu à jamais. Oui, la France est en pleine décadence : comme disait Lampedusa à propos des Siciliens, c'est à elle de décider si elle préfère continuer à languir sur ses gloires oubliées ou se relever et faire l’effort de se construire un futur. Parce que celui qui est grand et puissant, n’a pas besoin de chercher continuellement la reconnaissance des autres : c’est celui qui ne l’est plus qui fait du théâtre pour le paraître ; parce que celui que sait, ne va pas donner des leçons aux autres : ce sont les autres qui viennent lui demander des leçons. Si elle ne s'adapte pas à la réalité, la France finira par devenir ce fameux personnage qui, selon Oscar Wilde, "avait un grand avenir derrière lui".

Miguel.V.

Historien des Relations Internationales

 

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