Ne pas être vaincus

L'attitude de certains Allemands en 1942 qui ne voulaient pas voir le génocide des juifs a des similitudes troublantes avec le comportement d'un grand nombre d'entre nous face à la crise climatique. Et si l'analyse de leurs comportements nous permettait d'apprendre à réagir ?

« Il faut se souvenir pour ne pas reproduire les erreurs du passé. ». Qui d'entre nous n'a jamais entendu cette phrase ? Chacun opine du chef quand il l'entend, approuve le « devoir de mémoire », et personne, à l'exception peut-être de quelques extrémistes nostalgiques paradoxaux, ne le nie. Oui, se souvenir pour apprendre des erreurs du passé... mais est-ce si aisé ?

Trois questions simples pour commencer. Comment appelle-t-on l'anéantissement des hommes par d'autres hommes ? Un génocide. Comment appelle-t-on l'éradication de millions de juifs par les nazis ? Un génocide. Comment appelle-t-on le fait de polluer et de dérégler totalement le climat et ainsi provoquer la disparition de millions d'hommes ? Un écocide ou un génocide ?

J'entends déjà les critiques. Comment peut-on décemment comparer le massacre des juifs durant la seconde guerre mondiale avec le dérèglement climatique actuel ? Dans un cas, il y a une volonté d'anéantissement, pas dans l'autre. Dans un cas, un groupe précis de l'humanité est visé, pas dans l'autre.

Pour répondre au premier argument, il suffit de lire les livres d'histoire. Tous les allemands n'étaient pas impliqués directement dans le génocide, certains ont participé par peur des représailles, d'autres par lâcheté, ceux-là même que l'on a appelé les Mitlaüfer à la fin de la guerre, les suiveurs, littéralement « ceux qui marchent avec ». Pour qu'il y ait génocide, il ne faut pas forcément que tous les protagonistes soient actifs. Et l'on peut d'autre part être acteur d'une destruction sans vraiment le savoir. Combien de personnes ont conscience que leur consommation de vidéos ou de musique engendre une pollution ?

Quant au second argument, il est incontestable. Cette fois-ci, toute l'humanité est victime et bourreau à la fois. Ces deux atrocités ne sont pas identiques, mais cela ne signifie pas pour autant qu'une analogie ne peut pas être éclairante.

En effet, il y a certaines ressemblances entre notre situation d'aujourd'hui et la situation de l'Allemagne en 1942. Cette année-là, la politique d'éradication généralisée des juifs d'Hitler et Goebbels était en place depuis une bonne année déjà. Les journaux de propagande, même si consigne était donnée de ne pas décrire réellement ce qui ce passait dans les camps, donnaient des indications sur les déplacements des juifs à travers le Reich. Des rumeurs parcourraient les villes allemandes, des soldats en permission parlant de gaz, de camps de travail, d'exécutions. Hitler avait prononcé son célèbre discours du Reichstag en janvier 1939 où il « prophétisait » l'anéantissement des juifs. En 1942, plus aucun doute. Il employa le terme « d'éradication » lors de son discours pour la nouvelle année, lors de son allocution au Palais des Sports le 30 janvier 1942, de sa déclaration de l'ouverture des célébrations pour la fondation du Parti le 24 février 1942, de son discours au Palais des Sports le 30 septembre ainsi que pour la fête commémorative à Munich la veille du 9 novembre 1942. Bref, en 1942, en recoupant les rumeurs, les discours du régime, les articles de journaux de Propagande comme ceux du Völkischer Beobachter, et les arrestations des juifs, facilement identifiables car porteurs depuis 1941 d'une étoile jaune, il était presque impossible de ne pas arriver au constat suivant : le régime nazi assassine des juifs en très grand nombre.

De nos jours, la quasi-totalité des scientifiques de la planète alerte sur les horreurs qui ont déjà commencé. Certains, de moins en moins nombreux, affirment que cela est faux. En 1942, d'autres aussi niaient l'évidence. Ceux-là qui nient aujourd'hui les faits scientifiques ont-ils étudié les chiffres, les graphiques, à commencer par les modélisations du rapport Meadows (1972) ou celles du GIEC? Ont-ils regardé les courbes de concentration des polluants, les évolutions de températures, comparé les rendements des différentes énergies primaires, savent-ils comment on obtient de l'énergie, savent-ils la différence entre réserve et ressource énergétique, connaissent-ils les principes de thermodynamique ? Cela paraît peu probable. En lisant la littérature scientifique des quarante dernières années, il est presque impossible de ne pas arriver au constat suivant : nous sommes est en train de détruire la planète, la nature ainsi que tous les êtres vivants qui s'y trouvent.

Que ce soit en 1942 ou en 2020, le diagnostique de destruction (des juifs dans un cas, de la flore et la faune, y compris des humains, dans l'autre) paraît donc implacable. Et c'est là que notre fameuse expression « Il faut se souvenir pour ne pas reproduire les erreurs du passé » prend tout son sens. Et si c'était exact ? Allons-y, regardons le passé, relisons ce que des citoyens du Reich disaient de leur époque et de l'attitude de leurs contemporains.

Voici la réaction d'Ursula von Kardorff, notée dans son journal, en 1944, lorsqu'elle lut un article suisse sur les chambre à gaz :

« Apparemment, là-bas, les Juifs sont systématiquement gazés. On les mène dans une immense salle de douches, officiellement pour se laver, puis on y répand du gaz par des tuyaux invisibles. Jusqu'à ce qu'ils soient tous morts. On brûle les cadavres. L'article a l'air sérieux, il ne sent pas la propagande sensationnaliste. Dois-je croire ce rapport épouvantable ? Il dépasse les pires suppositions. Ça ne peut tout simplement pas être possible. Même les fanatiques les plus brutaux ne sauraient être aussi monstrueux. Ce soir, Bärchen et moi n'avons pu parler d'autre chose. Le camp se trouverait dans un lieu du nom d'Auschwitz. Si ce qu'il y a dans le journal est vrai, nous ne pouvons plus que prier : Seigneur, libère-nous des malfaiteurs qui ont éclaboussé nos noms de cette honte. »1

Le journal de Karl Dürkefälden a été publié dans les années quatre-vingt. Dedans, on peut lire :

« L'horreur est si impossible à représenter que l'imagination se refuse à la concevoir. Tel contact ne fait que critiquer. Telle torture n'a tout simplement pas eu lieu. Entre le savoir théorique et son application au cas particulier, ce cas particulier dont nous nous soucions justement, pour lequel nous nous angoissons, face auquel la peur nous ronge, se creuse un fossé infranchissable. Ce n'est pas Heinrich Müshsam qu'ils ont envoyé dans les chambres à gaz. Il ne peut s'agir d'Anna Lehmann, ni de Margot Rosenthal ou de Peter Tarnowsky obligés de creuser leurs tombes sous les coups de fouet des SS. Et ce n'est assurément pas la petite Evelyne qui était si fière, du haut de ses quatre ans, d'avoir mangé une poire, une fois. Ces rumeurs épouvantables ne peuvent s'appliquer à eux. Nous n'autorisons pas notre capacité de représentation à les relier. Mais pourrions-nous continuer à vivre si nous comprenions vraiment que notre mère, notre frère, notre amie, notre amant ont été torturés à mort au prix de souffrances inimaginables et loin de nous ? »2

Reprenons ces deux extraits et adaptons-les à la crise climatique actuelle. Cela donnerait :

« Apparemment, partout sur Terre, les animaux disparaissent. La pollution des mers, de l'air et des sols augmente de façon exponentielle. La biomasse diminue à vue d'œil, la banquise fond, les phénomènes climatiques extrêmes sont de plus en plus nombreux, il y a de plus en plus de réfugiés climatiques et de gens qui en meurent. L'article a l'air sérieux, il ne sent pas la propagande sensationnaliste. Dois-je croire ce rapport épouvantable ? Il dépasse les pires suppositions. Ça ne peut tout simplement pas être possible. Même les fanatiques les plus brutaux ne sauraient être aussi monstrueux. Ce soir, Bärchen et moi n'avons pu parler d'autre chose. Toute la Terre serait concernée. Si ce qu'il y a dans le journal est vrai, nous ne pouvons plus que prier : Seigneur, libère-nous de nous-mêmes qui avons éclaboussé nos noms de cette honte. »

« L'horreur est si impossible à représenter que l'imagination se refuse à la concevoir. Tel scientifique ne fait que critiquer. Tel désastre environnemental n'a tout simplement pas eu lieu. Entre le savoir théorique et son application au cas particulier, ce cas particulier dont nous nous soucions justement, pour lequel nous nous angoissons, face auquel la peur nous ronge, se creuse un fossé infranchissable. Ce n'est pas des populations entières qui meurent faute de ressources. Ce ne seront pas mes enfants qui seront malades à cause de la pollution puis qui seront obligés de se battre pour boire et manger. Et ce n'est assurément pas ma petite fille qui naîtra dans un monde en guerre, noyé de survivants. Ces rumeurs épouvantables ne peuvent s'appliquer à eux. Nous n'autorisons pas notre capacité de représentation à les relier. Mais pourrions-nous continuer à vivre si nous comprenions vraiment que notre fille, notre fils, notre amie, notre amant subiront des souffrances inimaginables et n'auront pas d'avenir ? »

Pourquoi les allemands n'ont-ils pas réagi ? Est-ce de la dissonance cognitive ? Je n'en sais rien. Mais arrivé à ce stade de la comparaison, il me paraît important de se poser la fameuse question : Qu'aurais-je fait moi en 1942 ? Qu'aurais-je fait à la place d'Ursula von Kardorff ou de Karl Dürkefälden ? Nul ne peut répondre à cette question. Mais peut-être peut-on répondre à celle-ci : Qu'aurais-je aimé pouvoir faire à leur place ? Pour ma part, je prendrais les termes de Karl Dürkefälden : j'aurais aimé réussir à me représenter l'horreur que l'imagination se refuse à concevoir, à « relier » les événements. Mais ce n'est pas tout. Comment faire pour être le « moins coupable possible » ? Pour cela, je citerais le sentiment exprimé par Primo Levi dans son livre Les Naufragés et les Rescapés : Quarante ans après Auschwitz : « Je le répète : la faute véritable, collective, générale, de presque tous les Allemands, à cette époque, a été de n'avoir pas eu le courage de parler. »3 Alors oui, il nous reste la parole, le pouvoir de nous opposer, dans nos différents cercles sociaux, à la destruction en cours, pour réveiller les consciences, pour donner l'envie de se documenter sur le sujet, de regarder les courbes hyperboliques de l'anthropocène, de ne pas pratiquer la politique de l'autruche. Ne parlons pas trop des questions secondaires, elles masquent le drame. Il n'y a qu'une seule question sérieuse dans notre monde d'aujourd'hui : Comment partager les richesses sans surexploiter la Terre pour pouvoir arrêter la destruction en cours ?

Certains rétorqueraient à Primo Levi : « Pourquoi parler de la crise climatique autour de nous alors que les journaux débordent d'informations scientifiques inquiétantes et que c'est désormais le sujet principal de la plupart des journaux du monde entier ? ». Je pense que Vladimir Jankélévitch a la réponse à cette objection. Dans La Mort, il dit : « L'homme passe sa vie à apprendre ce qu'il savait, à réaliser un danger dont la notion glissait sur lui sans l'inquiéter, à réentendre des musiques ou des paroles qu'il sait par cœur, et à les réentendre comme s'il ne les avait jamais entendues, comme s'il les entendait aujourd'hui pour la première fois, à regarder d'un regard neuf, et en se frottant les yeux, le même paysage, meublé des mêmes objets matériels, qui n'avait jamais jusqu'ici retenu son attention. […] L'homme croyait savoir et il ne savait pas ! Il s'arrange pour être surpris par la chose du monde la moins surprenante… ».4 Ainsi, nous croyons tous savoir, être conscients de la destruction de notre Terre mais nous savons imparfaitement, c'est une connaissance de surface que la répétition de la parole doit enfoncer dans notre conscience pour pouvoir nous mener à l'action. Pour ceux qui ont vu le film Will Hunting5, il s'agit du même procédé utilisé par Robbin Williams pour le déculpabiliser : « Ce n'est pas ta faute » répète-t-il à de nombreuses reprises. « Je sais » répond Will Hunting, mais en réalité il ne sait pas, en tous cas pas totalement.

Pour terminer mon analogie, voici deux autres textes que l'on peut aussi « traduire ».

Le premier provient d'une enseignante allemande, sympathisante du régime, transférée dans la ville d'Auschwitz en 1943, informée du massacre dès son arrivée et qui dira après la guerre :

« Avec le recul, il m'a toujours semblé être indubitablement évident que je devais dominer mon désir de communiquer et garder le silence, car je ne pouvais rien, absolument rien y changer. Un jour ou l'autre, la vérité se ferait jour, un jour ou l'autre, il faudrait expier ces méfaits. Mais maintenant, pendant la guerre, maintenant, où tout était en jeu, où tout dépendait de la solidité du front et de l'arrière, il ne fallait pas souiller l'image de nos chefs, il ne fallait pas affaiblir notre volonté de combattre. [...] Je n'écrivis rien à ce sujet à mon frère, aux amis qui devaient supporter le plus dur des combats. [...] Le fait de le raconter n'aurait pu que rendre malheureux encore plus de gens et les placer dans un danger encore plus grand. Et ici, personne ne pouvait malheureusement aider. Il était très pénible de voir qu'apparemment, l'étranger le savait déjà. »6

Dans notre période actuelle, ce texte donnerait : « Avec le recul, il m'a toujours semblé être indubitablement évident que je devais dominer mon désir de communiquer et garder le silence, car je ne pouvais rien, absolument rien y changer. Un jour ou l'autre, la vérité se ferait jour, un jour ou l'autre, il faudrait expier ces méfaits. Mais maintenant, pendant le dérèglement climatique, maintenant, où tout était en jeu, où tout dépendait de la solidité du capitalisme, il ne fallait pas souiller l'image du système, il ne fallait pas l'affaiblir. Je n'écrivis rien à ce sujet à mon frère, aux amis qui devaient aller travailler tous les jours dans ce système pour vivre. Le fait de le raconter n'aurait pu que rendre malheureux encore plus de gens et les placer dans un danger encore plus grand. Et ici, personne ne pouvait malheureusement aider. Il était très pénible de voir qu'apparemment, tout le monde le savait déjà. »

Le dernier texte est bien plus contemporain. Clément Rosset a dit dans Le Nouveau Magazine Littéraire en 2008 à propos de sa dépression : « Quand j'ai compris que je ne pourrais pas éradiquer complètement cette chose, j'ai décidé [...] qu'il ne fallait pas espérer gagner mais faire en sorte de ne pas être vaincu. »7

Ce qui donnerait: « Quand nous avons compris que nous ne pourrions pas éradiquer complètement le dérèglement climatique, nous avons décidé qu'il ne fallait pas espérer gagner mais faire en sorte de ne pas être vaincus. » Alors parlons-en, car parler c'est résister !

 

Sources :

La plupart des informations concernant le génocide des Juifs sont issus du livre « Nous ne savions pas » - Les Allemands et la Solution finale 1933-1945, Peter Longerich, Editions Héloïse d’Ormesson

1. L’extrait du journal de Ursula von Kardorff cité par Peter Longerich est issu de Berliner Aufzeichnungen, von Kardorff

2. L’extrait du journal de Karl Dürkefälden cité par Peter Longerich est issu de « Schreiben, wie es wirklich war ! », Dürkefälden

3. L'extrait de Primo Levi est issu de son livre « Les Naufragés et les Rescapés : Quarante ans après Auschwitz », éditions Arcades Gallimard

4. L'extrait de Jankélévitch est issu de son livre « La Mort », éditions Champs essais.

5. Will Hunting, film de Gus Van Sant, Miramax Films, 1997

6. L’extrait de l’enseignante allemande citée par Peter Longerich est issu du manuscrit n°463 de Marianne B, conservé dans le Deutsches Tagebucharchiv d’Emmendingen. Voir Norbert Frei, « Auschwitz und die Deutschen. Geschichte, Geheimnis, Gedächtnis »

7. Entretien avec Clément Rosset dans le Nouveau Magazine Littéraire : https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/dans-loeil-du-cyclone

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