Et si nous étions tous préoccupés par ce bébé ?

 Et si nous étions tous préoccupés par ce bébé ? sortir de l’assignation aux fonctions maternelle et paternelle.

 « lorsqu’on s’occupe d’un bébé qui dépend complètement de vous pour sa survie, on s’y attache d’une façon quasiment infernale. C’est une attitude humaine qui n’a rien à voir avec l’instinct maternel, le sexe ou quoi que ce soit de cet ordre. Et je pense que les hommes ont les mêmes capacités que les femmes sur ce point.....» Michèle Ferrand, sociologue. http://www.cairn.info/revue-mouvements-2004-1-page-45.htm

 « La sécurité affective est …une sensation qui naît d’abord de la relation très particulière qui existe entre la mère et son bébé dans les premiers mois de la vie. La mère est alors dans un état psychique que Winnicott nomme « préoccupation maternelle primaire »« la mère est le centre de cet univers de l’enfant dont il sort graduellement par des cercles toujours plus larges, citant Margaret Mahler » « L’enfant doit être psychiquement prêt à ses séparer de sa mère. Ce n’est que vers trois ans qu’il peut sans angoisse, ressentir son absence prolongée non comme une perte équivalente à la mort, mais comme une absence temporaire…citant Etty Buzyn » «  De même qu’une mère , nous devons ….citant Winnicott » « Pour que l’enfant puisse évoluer avec confiance vers l’indépendance, il faut qu’il ait en lui une solide sécurité affective apportée par le souvenir de soins maternels suffisamment bons. » « La référente devient aussi un repère pour la famille car elle est le « relais de la mère » qui reste la seule spécialiste de son enfant. » «  La relation mère-enfant : au début de la vie le jeune enfant vit une relation fusionnelle avec sa mère. « La mère en prenant soin de son enfant relèverait de la fonction maternelle comme le définit JP Lebrun psychiatre, psychanalyste : …en effet la fonction maternelle n’est pas forcément toujours associée à la mère car quand il n’existe pas de mère, cette fonction peut être conduite par un substitut maternel. Quand à la fonction paternelle souvent occupée par le père, elle incarne la loi et joue un rôle de tiers dans la relation mère enfant. » «  La mère suffisamment bonne » «  La mère peut répondre aussi à d’autres besoins comme celui  de sécurité, d’appartenance, d’estime de soi, et d’accomplissement. » « Cette auxiliaire de puériculture apparaît comme un substitut maternel de la mère car elle prend soin de cette enfant tout en lui parlant lorsqu’elle lui donne le biberon »

Nous sommes en 2014, ces quelques citations sont extraites de mémoires d' éducatrices de jeunes enfants. Le tableau qui se dessine à la lecture de ces travaux est celui d’un monde où les jeunes enfants sont en relation quasi exclusive avec leurs mères, que ces mères sont disponibles et portent une responsabilité majeure dans la santé psychique et le bon développement de leur enfant. Les soins corporels, la relation de proximité, appelés aussi « maternage », le portage psychique tout cela serait donc du ressort de la mère, on l’appellerait aussi « fonction maternelle » et c’est naturellement que la mère, les mères incarneraient cette fonction… Les pères eux ne seraient pas concernés, ils n’ont pas de « préoccupation paternel primaire » non non, ils ne sont pas des mères, ils ont leur fonction à eux qu’ils incarneraient aussi naturellement : la « fonction paternelle », la loi , le tiers , ce fameux séparateur, les pères séparent, ils ne donnent pas de soins à leurs enfants, ils ne sont pas dans une relation de forte proximité avec leurs bébés…. Les mères , elles sont collées aux bébés, elles fusionnent, elles ne pensent à rien d’autre ….sauf peut être à la place en crèche car elles sont nombreuses, voire majoritaires à avoir une autre vie que celle de mère, par exemple une vie professionnelle….

Eh oui beaucoup de mères travaillent en 2014, mais il leur revient toujours la responsabilité écrasante de la bonne santé physique et psychique de leur enfant et  justement en le confiant à un tiers, en se séparant le jeune enfant ne va t'il pas souffrir, être angoissé, en insécurité affective donc en mal être psychique. Comment résoudre alors ce dilemme ? Comme les choses sont bien faites, les mères aux prises avec ce terrible dilemme vont rencontrer des « presque mères » des « substituts maternels » qui vont « prendre le relais ». Des femmes professionnelles qui seraient là parce que les mères ne le peuvent pas. Et les pères dans tout ça ? ils ne s’en occupent pas, cela ne les concerne pas, non non? Et en crèche les professionnels hommes dans tout ça, que font-ils là ? Comment vont-ils se substituer à la mère ?

Dans le cadre de notre modernité démocratique et de son idéal égalitaire, les inégalités entre père et mère sont toujours importantes mais il se trouve aussi que la réalité des parents est beaucoup plus diverse que ce portait que donnent à voir ces travaux qui s'appuient  sur un certain discours psychologique qui justement correspond au cadre normatif dominant. Les mères qui partagent avec les pères cette préoccupation primaire du jeune enfant, celles qui ont rapidement déléguée les soins aux pères ou à des tiers, les mères qui n’ont pas envie de jouer ce rôle principale, pourquoi devraient-elles se penser comme si indispensables, uniques et irremplaçables à leur enfant ? Les familles dites « monoparentales », les familles « homoparentales » ne peuvent pas plus entrer dans ce schéma étroit. Que penser alors d’un enfant avec deux mères, quel chemin de douleur l’attend à la crèche s’il doit se séparer de ces deux figures maternelles ? à l’inverse, si deux pères se présentent avec leur bébé, faut-il imaginer la carence affective originelle de cet enfant « privé » de mère  et que ne faudra t’il aux « substituts  maternels» redoubler d’effort pour combler cette carence?

Sylviane Giampino, psychologue et psychanalyste, auteur de l'ouvrage "Les femmes qui travaillent sont-elles coupables" ? http://www.unaf.fr/spip.php?article255  interroge la construction sociale de cette culpabilité des mères. Elle montre comment cette culpabilité est entretenue par le dispositif d'accueil extra familial des jeunes enfants qui reste toujours pensé essentiellement par "défaut" de la mère : "Je crois que la société n’a pas pris acte de cette nouvelle donne déjà dans les représentations que l’on a de ce que seraient l’éducation et le mode de vie auxquels les enfants auraient droit. On continue à élever des enfants qui ont des mères qui travaillent avec à l’esprit l’idée que ce n’est pas comme cela qu’ils devraient vivre.Les images que beaucoup ont à l’esprit sont, par une exemple, qu’une maman doit être là au retour de l’école, qu’elle doit s’occuper de son bébé de moins de trois ans. Et finalement, lorsque l’on confie un enfant à garder, c’est un peu comme si cette garde ne serait qu’un pauvre palliatif à l’absence de la mère. On n’arrive pas encore aujourd’hui à considérer que lorsque des enfants sont gardés dans de bonnes conditions, ce peut être bénéfique pour eux, que cela leur apporte une ouverture, un plus dans leur vie." (Giampino)

Le dispositif d'accueil ne semble pas s'être totalement affranchi de son origine charitable,  les première crèches fondées au 19ème siécle par Firmin Marbeau : "Avec quel soin ,me disais-je, la société veille sur les enfants de la classe indigente! De 2 à 6 ans, l'Asile; de 6 ans jusqu'à l'age de puberté, l'école primaire; ensuite les classes d'adultes...Que de charité, que de prévoyance dans ces institutions! Mais pourquoi ne pas prendre l'enfance au berceau? L'amour maternel pourvoit aux grands besoins du nourrisson ; l'enfant est attaché au sein de sa mère, et la société ne veut pas l'en séparer...Mais pourtant, lorsque la mère est forcée de travailler hors du logis, que devient le pauvre enfant?...Il ne s'agit plus que d'organiser la Société sur des bases solides et de manière que la Crèche vienne efficacement au secours de l'enfant, de sa mère et de leur famille, sans porter atteinte au lien sacré de la maternité, sans encourager la paresse, ni le vice." ( Marbeau, "Des crèches ou du moyen de diminuer la misère en augmentant la population", 1846)

Nous sommes donc en 2014, quel drôle de monde nous est dépeint là. Un monde où chaque parent sait bien quelle est sa place, quelle est sa fonction, un monde où chacun incarnerait « une » fonction. Pourquoi « une seule» fonction ? Pourquoi pas plusieurs fonctions ? C’est une question que pose Jean-Louis Le Run dans un article intitulé « A quoi sert un parent ? «  http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=EP_052_0059 L’auteur propose une organisation des fonctions parentales en partant des besoins des enfants.

Gérard Neyrand dans un article intitulé « Autorité parentale et différence des sexes, quels enjeux ? » http://www.cairn.info/revue-dialogue-2004-3-page-45.htm analyse cette idée de "fonction" et explique que les rôles restent toujours arrimés au biologique par un subtil glissement du biologique au discours psychologique: "Quelque chose fait résistance à l’appréhension de la façon dont les changements sociaux ont accompagné la redéfinition d’une autorité familiale qui, de paternelle, est devenue parentale. Et ce quelque chose, c’est notamment l’importance que donne le discours psychologique au sens large, et plus globalement le discours social, à la spécificité des positions maternelle et paternelle. Cette spécificité conférerait à chaque parent une fonction propre, immuable, irréductible et irréfragable. L’utilisation de la notion de fonction n’est pas neutre, et elle fait écran.Le terme fonction évoque l’utilité d’un élément dans un ensemble et renvoie au modèle biologique, qui définit l’utilité d’un organe dans la physiologie, dans le fonctionnement corporel. L’une des principales habiletés du discours psychanalytique en la matière est d’avoir décentré cette notion de fonction en la transférant du champ médical et biologique à celui d’une clinique du langage travaillée par le symbolique. La psychanalyse en fait ainsi une utilisation très métaphorique : elle lie les fonctions psychiques portées par chaque parent à la différenciation sexuée des fonctions biologiques dans la procréation."

"Avec l’ouverture sociale aux représentants des deux sexes des domaines autrefois spécialisés, on se rend compte qu’« il n’a aucun fatalisme pour que toutes les activités dans une société considérée soient codées selon une dimension sexuelle » (de Singly, 1993,47), et que rien n’implique que « l’élevage des enfants et leur prise en charge affective soit une affaire de sexe » (Ferrand, 2004,49).Michèle Ferrand ajoute que, « lorsqu’on s’occupe d’un bébé qui dépend complètement de vous pour sa survie, on s’y attache d’une façon quasiment infernale. C’est une attitude humaine qui n’a rien à voir avec l’instinct maternel, le sexe ou quoi que ce soit de cet ordre. Et je pense que les hommes ont les mêmes capacités que les femmes sur ce point ». Position qui peut paraître radicale, mais que la plupart des résultats actuels en psychologie du développement et en psychologie clinique corroborent, introduisant l’idée de « préoccupation paternelle primaire », de « paternage » ou de « triangle primaire »… Une telle remise en perspective invite à dégager certains rôles parentaux de leurs assignations sexuelles, notamment l’autorité parentale. Lors d’une tentative antérieure d’explicitation du nouveau consensus parental, j’évoquai l’existence d’« une position parentale neutralisée du point de vue de la sexuation et qui a à voir avec l’expérience partagée par les deux sexes de l’humanité et s’applique à ce qui dans la prise en charge de l’enfant reste indifférencié. Ce qui fait que tout enfant peut être élevé par sa mère, mais aussi par son père, ou par tout autre personne faisant office d’éducateur sans nécessaire distinction de sexe… ni de race, ni d’âge, ni de milieu social. Au-delà de la référence à la sexualité fondatrice et aux identifications de genre sexuel, il y a dans la survie de l’enfant du parental neutre engagé » (Neyrand, 2002,132). »

Ces approches différentes permettent de penser les transformations des rôles parentaux et professionnels à l'oeuvre aujourd'hui. On  comprend mieux comment certains discours psychologique et psychanalytique nourrissent les représentations des professionnel(le)s et l'ensemble du corps social et participent ainsi à faire obstacle à ce changement social. "Le féminisme visait à sortir du destin biologique de l’assignation à la maternité forcée et à promouvoir le partage parental…" (Ferrand, 2004).  N'est il pas temps aujourd'hui de poursuivre et d'alléger le poids de responsabilité et de culpabilité des mères qui sont censées "tout concilier"  et de reconnaître et d'encourager les pères à s'impliquer d'avantage? Du point de vue des professionnel(le)s, cela ouvre l'horizon, nous sommes moins à l'étroit hommes ou femmes pour penser  notre rôle non en "substitut de la mère" mais en fonction de ce dont ont besoin les enfants d' aujourd'hui et leurs parents dans toute leur diversité.

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