hommes et petite enfance: entre invisibilité sociale et surexposition professionnelle

Etre un homme, prendre soin et éduquer les tout-petits en contexte professionnel cela ne va pas encore de soi en France en 2014.

Je fais partie de ces quelques hommes qui se sont engagés sur une « voie professionnelle non tracée », un choix atypique compte tenu de la quasi absence de mixité dans les métiers de la petite enfance. Il y a plus de vingt ans que j'ai franchi le pas de ma première crèche, je suis devenu ensuite éducateur de jeunes enfants, puis directeur en établissement d'accueil de jeunes enfants, aujourd'hui j'exerce comme formateur notamment auprès de futurs éducateurs et éducatrices de jeunes enfants.

Selon le dernier rapport du Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective: ( http://www.strategie.gouv.fr/blog/2014/01/rapport-lutter-contre-les-stereotypes-filles-garcons/ ) , nous serions entre 1,3 % et 1,5 % dans le secteur de l’accueil et de l’éducation des jeunes enfants, et 3 % si l’on retient le seul périmètre des structures collectives ( lieux d'accueil de jeunes enfants et écoles maternelles).

Il y a donc quelques milliers d'hommes engagés dans ces métiers (des puériculteurs, éducateurs de jeunes enfants, des auxiliaires de puériculture, assistants maternels, animateurs, des professeurs des écoles en maternelle et des atsem) disséminés sur l'ensemble du territoire. Ces professionnels sont à la fois socialement invisibles et totalement surexposés professionnellement dès lors qu'ils s'orientent et entrent dans ces métiers.

Hors le milieu professionnel, il n’existe à la fois que peu de visibilité sociale de ce que sont les métiers et les professions de l’accueil et de l’éducation des jeunes enfants( qui sont les professionnel(le)s qui s’occupent des enfants, en quoi consiste leur travail ?) et les hommes n’y apparaissent quasiment pas. Ils sont « quantité négligeable », 1 , 2% ou 3%, une minorité invisible pour le corps social.

Mais lorsqu’un homme entre dans un espace dédié à la petite enfance, une équipe, on ne voit que lui : dans une salle de cours en formation, sur un terrain professionnel, dans une réunion, un colloque . Impossible pour lui de se cacher, il est visible malgré lui et sa seule présence interroge.

La présence d'un homme dans cet univers féminin rend d'autant plus visible la ségrégation professionnelle ( un type d’activité ou un secteur professionnel réservé à un sexe) et interroge l’idée persistante selon laquelle il y aurait un " instinct maternel" ou des compétences naturelles des femmes. Cette norme maternelle assigne les femmes aux soins et à l'éducation des jeunes enfants. Dans le cas d'un homme, cette naturalisation des compétences est inopérante. Ce sont les compétences acquises, developpées en contexte de formation et par l'expérience qui priment pour exercer. Cela rejoint les préoccupations de l'ensemble des professionnelles de ce secteur d'activité qui souffrent cruellement d'un manque de reconnaissance: conditions de travail difficiles, manque de  qualification, faible niveau de rémunération.

La présence d'un homme est une question pour les parents, les professionnelles. Une question que ne se pose pas forcément les professionnelles, suis-je à la bonne place? , pourquoi ai-je choisie cette voie ? mais une question que les professionnelles ou les parents peuvent se poser sur cet homme : la première question qui affleure est plutôt de se demander ce que cet homme vient faire là?  Même si les hommes sont plutôt bien accueillis, cela n'apparaît pas encore comme "normal", il y a l'idée que cela cache peut être quelque chose…le soupçon est là... on se questionne : il est peut-être homosexuel ( rappelons au passage que l'homosexualité n'est plus considérée comme une pathologie, encore moins un délit en France)  ou alors ne serait-il pas un peu pervers, pédophile à vouloir s'occuper des enfants?

Les réactions sont rarement clairement exprimées , la plupart du temps cela reste dans le non-dit : l’ étonnement ou la surprise face un homme qui rejoint une équipe ou est présenté à des parents (les parents spontanément attendent une femme :"Je voudrais parler à la directrice? ....c'est moi, je suis le directeur.", " c’est rare, un homme auprès des bébés. C’est bien. ") , souvent une curiosité qui amène à une question ( " Vous avez des enfants ? " besoin de réassurance…), une certaine gêne parfois ( une mère qui me confiait sa réticence à ce qu’un éducateur nouvellement recruté prenne en charge sa fille, et qui ne " se rendait pas compte " qu’elle en parlait à un autre éducateur, moi en l’occurrence, ce que je lui ai fait remarqué. " Ce n’est pas pareil, vous êtes le directeur. " m’a t’elle répondu.) Il arrive aussi que les choses soient dites plus directement, voire violemment tel ce professionnel qui me confiait à propos d’un père en crèche, que ce dernier s’était un jour énervé contre lui en lui disant " qu’il n’était pas à sa place et qu’il était incompétent ".

Ce qui n’est pas perçu comme " normal " serait donc aussi un peu " pathologique ", voire "condamnable" … Le glissement de sens est un risque permanent.

Comme le met en évidence Gérard Neyrand[1] , en s’appuyant sur le travail de George Canguilhem[2] sur «  Le normal et la pathologique », il existe trois logiques auxquelles renvoie la normalité : la logique statistique, la logique sanitaire et la question morale. « Or dans le domaine des comportements humains, ces trois acceptions de la normalité se trouvent souvent confondues, mélangées, enchaînant l’une à l’autre, l’écart à la norme statistique, l’assignation à la pathologie et à la stigmatisation »[3]

Cette exposition, cette surexposition des hommes dans la petite enfance est donc à double tranchant : à la fois valorisante mais aussi empreinte de méfiance. Les hommes « s'exposent », ils sont attendus dans tous les sens du terme. Attention aux faux-pas, "les hommes doivent être prudents" écrit Jan Peeters:

http://www.lefuret.org/media/PJ_newsletter/PJ%20NL%2071/Pages%2016%2017%20EDE%2023%20FINAL%20french%20version.pdf

Invisibilité sociale et surexposition professionnelle apparaissent comme les deux faces complémentaires d’un même système qui se reproduit. Faire partie d’une minorité, c’est s’interroger face à la majorité qui se sent légitime et ne s’interroge pas sur sa place, et qui ne manque pas de vous renvoyer la question de l’a-normalité.  Cela rend vulnérable et a un coût subjectif pour l’individu. Comment se sentir légitime dans son rôle quand on est en position minoritaire ( voire seul en institution comme c’est le cas la plupart du temps) , et sans cesse renvoyé à son « a-normalité » par les interactions avec les individus ( professionnelles et mères, voire des pères ) , par les dispositifs institutionnels ( PMI, Protection maternelle et infantile..)  et par les savoirs ( valorisation de la relation mère/enfant) ?  Sur quoi prendre appui quand on n’apparaît pas d’avantage dans l’espace social et médiatique, et qu’il n’existe pas de lieu pour échanger et partager sur son expérience spécifique ?

Une des issues possibles, ou "offertes"  aux hommes est une évolution de carrière plus rapide et fréquente que celles des femmes. "La réussite professionnelle des hommes, ....apparaît comme l'une des conditions majeures d'une normalisation des choix atypiques d'orientation professionnelle" "Il semblerait donc que le statut minoritaire au sein d'un métier féminin confie d'emblée aux hommes un certain nombre de "compensations" qui s'opérent  simultanément sur le plan matériel et sur le plan des représentations subjectives. Dans l'état actuel des connaissances, il parait difficile de préciser dans quelle mesure de telles compensations sont activement recherchées par les hommes en question, dans une logique que l'on pourrait qualifier de "réaffirmation identitaire", et dans quelle mesure elles leur échoient spontanément, comme effet quasi-automatique."[4] Nicky Le Feuvre et Jacqueline Laufer

Il est possible d'imaginer que compte tenu du coût subjectif que les hommes doivent payer lorsqu'ils occupent un rôle de soins et de proximité forte auprès des jeunes enfants, certains  cherchent à occuper des positions plus conformes à leur "genre", là où ils sont plus "attendus" socialement sans avoir à se justifier en permanence sur leur choix. Ce phénomène ascensionnel entrainerait une prise de distance plus rapide avec le travail de prise en charge directe aux enfants, vers des fonctions de direction, de coordination, de formation, voire une sortie complète du secteur d'activité. Ce qui pourrait être un des éléments d'explication sur le fait que les années passent et que les taux de masculinisation des métiers de la petite enfance restent stables.

Les stéréotypes de sexe qui attribuent à chacun des qualités prétendument féminines ou masculines, des rôles à tenir, des métiers à exercer sont de plus en plus interrogés au regard des politiques de l'égalité entre les sexes. Force est de constater qu' ils continuent de s'imposer avec la force de l'évidence. Du côté de la mixité des métiers, les politiques publiques ont incités depuis de nombreuses années les femmes à entrer et investir des espaces traditionnellement reservés aux hommes, ce qui ne se fait pas sans résistance de la part des hommes. Mais le mouvement inverse se fait attendre, et n'a pas été une priorité de l'agenda politique jusqu'à présent en France, contrairement à la Norvège et à l'Allemagne. Les hommes ne sont pas incités à investir des métiers traditionnellement féminins, alors que cela apparaît comme l'autre face de l'égalité. Aujourd'hui on incite les pères à s'impliquer d'avantage auprès de leurs enfants en reformant le congé parental par exemple, en s'adressant aux hommes dans l'entreprise http://www.happymen.fr/ , les pères revendiquent pour un certain nombre un partage plus égalitaire de l'éducation des enfants,  pourquoi faudrait il continuer à ne pas encourager les hommes à s'impliquer dans les métiers de l'éducation des jeunes enfants?

Cela est peut être en train de changer, la mixité des métiers est une priorité annoncée pour l'année 2014 par le ministère du droit des femmes.Le politique remet la question à l'ordre du jour et la petite enfance apparaît comme un secteur prioritaire: http://www.gouvernement.fr/gouvernement/une-nouvelle-etape-en-faveur-de-la-mixite-professionnelle

En attendant l'égalité... ou justement  pour ne pas l'attendre venir , ce qui peut durer un certain temps ,...nous avons choisi avec plusieurs professionnels masculins travaillant dans la petite enfance de nous lancer dans l'aventure associative afin d'encourager les hommes à oser se lancer et rejoindre ce secteur d'activité qui certes ne fait pas de nous des millionnaires ( il est bien sûr important de se battre pour une revalorisation des salaires) mais qui recrute ( nous manquons de professionnels diplômés ) et qui enrichit notre expérience de vie!

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[1] G. Neyrand, " Genre et parentalité, une reconfiguration qui interroge " in " Père,mère des fonctions incertaines ", Toulouse, Erès, 2013, p35-36

[2] G. Canguilhem, " Le normal et le pathologique ", Paris, Puf, 1975

[3] G.Neyrand, op.cit., p 36

[4] in Y. Guichard-Claudic, D.Kergoat, A. Vilbrod, "L'inversion du genre", Rennes, Pur, 2008, p209-210

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