Le mythe des profs fainéants

Proposition de déconstruction des stéréotypes sur le métier d'enseignant par un jeune prof.

« Wow, encore un article, mais il ne fait que ça de ses journées ! On sent qu’il a le temps vu qu’il est prof ! » me direz-vous.

Effectivement, cette introduction subtile me permet de développer un sujet qui me tient à cœur et dont j’ai déjà eu l’occasion de parler plusieurs fois sur Twitter lors de threads aussi bien énervés qu’improvisés, le dernier en date étant hier même.

J'ai décidé d’écrire un article portant sur le mythe des professeurs fainéants, puisque ces créatures, singulières s’il en est, sont l’objet depuis des temps obscurs de clichés à la peau dure qui refusent de les quitter.

A l’heure d’une chasse aux « privilégiés » orchestrée par le gouvernement et ses sbires, il est temps de faire un point et d’apporter quelques précisions aux nombreuses contre-vérités et approximations déblatérées à longueur de journée dans les médias par des personnes complètement étrangères à la profession et qui ignorent de quoi il est réellement question aujourd’hui.

Même si je ne fais partie de l’Éducation Nationale que depuis 6 mois, cela m’a permis d’avoir un aperçu global sur la profession, au fil des séances auprès de mes élèves, des corrections de copies et des discussions avec des collègues bien plus expérimentés. C’est l’occasion de montrer que les conditions de travail au sein de la profession ne sont plus vraiment ce qu’elles étaient, et sans entrer dans un pessimisme trop prononcé, je ne suis pas certain que cela va aller en s’arrangeant.


1. « Les profs ne travaillent pas assez »

L’un des stéréotypes les plus prégnant sur la profession est peut-être celui-ci. En effet, le corps enseignant jouit d’un nombre d’heures présentielles plutôt réduit. Un professeur certifié (comme moi) se doit de réaliser 18 heures hebdomadaires de cours auprès de ses classes, tandis qu’un agrégé voit ses obligations tomber à 15 heures par semaine. Au-delà de ce nombre, les heures sont considérées comme supplémentaires et payées en conséquence.

Vu comme cela, effectivement, ces 18h/semaine peuvent sembler très confortables, pourtant la réalité est toute autre. Ces 18 heures sont nécessairement accompagnées d’un temps de préparation sur lequel je reviendrai plus en détail au cours du présent article. A cela, il faut ajouter les temps de correction de copies qui s’accumulent très facilement. Pour vous donner un ordre d’idée : j’ai donné un devoir maison à mes 5e qui sont au nombre de 26 élèves. L’un d’entre eux n’a pas rendu le devoir en question ce qui me faisait donc 25 copies à corriger au total. Il m’a fallu plus d’une heure et demie pour venir à bout de ce devoir qui était pourtant très réduit : une étude de document avec quelques questions où les élèves devaient relever des informations et un petit paragraphe à écrire en guise de bilan de l’activité.

Pourtant, contrairement à une idée trop largement répandue, corriger ce n’est pas mettre des traits pour barrer ou valider une réponse. C’est tenter de rentrer dans la tête de l’élève, de comprendre son raisonnement, d’essayer de voir ce qu’il a voulu dire derrière ses propos si ces derniers ne sont pas clairs. C’est commenter, proposer des conseils, rediriger vers la solution sans la donner. Une copie de 5e, c’est minimum 5 à 10 minutes de correction (sauf pour les copies parfaites où c’est alors très simple, mais elles demeurent malheureusement rares). Multipliez ce temps par le nombre d’élèves puis par le nombre de classes. Un professeur d’histoire-géographie de collège a autour de 6 classes chaque année donc je vous laisse faire le calcul à chaque évaluation. Et évidemment, les équations changent radicalement lorsque l’on parle de commentaires de documents voire même de composition pour les classes les plus avancées ou une heure et demie ne suffit pas pour corriger un tiers des copies (d’après un collègue en charge de premières à 30-35 par classes, c’est minimum 6h de correction/classe à raison de 15-20 minutes par copie).

Et les corrections de copies ne sont que la face émergée de l’iceberg. Être prof c’est aussi assister aux conseils de classe de ses élèves. Ces derniers n’ont lieu, j’en conviens, que trois fois par classe dans l’année mais cela nécessite en amont une préparation, surtout si l’on est professeur principal. Il faut réaliser les appréciations de chaque élève puis une synthèse en fonction des commentaires des collègues qui ont également la classe en charge, et devinez quoi ? Ca prend du temps. Être prof, c’est aussi devoir se rendre à différentes réunions tout au long de l’année, à des heures souvent tardives pour permettre aux parents d’élèves de s’y joindre lorsqu’ils sont conviés, qu’ils s’agisse de commissions éducatives, de projets pédagogiques, etc… Le moindre projet demande un temps considérable pour être mis en place dès l’instant que plusieurs acteurs de l’établissement sont mobilisés. Je peux également mentionner le temps de préparation qu’exige aujourd’hui une différenciation appuyée pour la conception d’activités et de cours pour les élèves à besoins particuliers (élèves dyslexiques, etc) qui nécessite donc une réflexion plus approfondie en compagnie des auxiliaires de vie scolaire et des personnes en charge de l’élève.

Je ne vais pas aller plus loin dans les détails, mais les 18h présentielles, elles sont de loin dépassées. Et les 35 heures hebdomadaires, si chères à nombre de politiciens, le sont également : étant stagiaire, je ne travaille qu’à mi-temps, c’est à dire que je ne dois assurer que 9 heures de cours hebdomadaires avec en plus 2 jours de formation chaque semaine. J’ai donc à ma charge trois classes de deux niveaux différents (6e/5e). Or, surprise surprise, je dépasse déjà largement les 20 heures de travail par semaine (sans compter le travail que je dois à l’ESPE) en préparation de cours, en présentiel et en correction de copies. Ce vendredi même, j’ai passé plus de temps à travailler et à préparer mes futures séquences qu’à donner cours à mes élèves.

Bref, tout ça pour dire que ces stéréotypes ne s’intéressent qu’à la partie visible du travail alors que la majorité se déroule en salle des profs ou chez soi. Personnellement, improviser 9 heures de cours par semaine, c’est pas trop mon truc, et je doute que ce soit faisable.

Cliché suivant.

2.  « Les profs ont trop de vacances »

Et ouais. Il faut bien que notre réputation de « privilégiés » ait quelques fondements réels. Effectivement, les profs bénéficient du même régime de vacances scolaires que les élèves du secondaire eux-mêmes, à savoir à l’année, 36 semaines de cours et 16 semaines de vacances. C’est beaucoup, c’est un fait, comparé à de nombreuses professions qui doivent se battre pour obtenir ne serait-ce qu’une semaine de congé.

Cependant, ces vacances nous dispensent seulement des heures de présentielle à effectuer dans l’établissement scolaire, et que ce soit en Toussaint, à Noël ou à Pâques, il reste des cours à effectuer par la suite voire même des copies à corriger pendant lesdites vacances si l’on aime un peu (beaucoup) s’infliger des trucs.

Bien évidemment, on ne passe pas l’entièreté de nos vacances à travailler, il est certain que le rythme est bien plus cool que lorsque la journée est rythmée par les sonneries du collège ou du lycée. Mais il demeure que les vacances sont marquées par la nécessité de travail, ne serait-ce que pour s’avancer dans son planning, mettre de l’ordre dans ses cours, compléter ses programmations et progressions (outils du prof pour s’y retrouver au fil de l’année), etc.

Bref, il est vrai que les professeurs ont cette chance comparés à beaucoup d’autres professions de bénéficier de ce régime particulier, notamment les deux mois de vacances au milieu de l’année, c’est indéniable. Mais cela suffit-il à désigner cette profession comme des profiteurs du système compte tenu du travail abattu en temps normal, du salaire plus que médiocre notamment en début de carrière malgré la nécessité d’un bac+5 et la présence d’un concours d’entrée très sélectif ? De mon point de vue (peu objectif compte tenu de ma situation), c’est au moins une façon de compenser les carences de plus en plus marquées que subissent les agents de l’EN au fur et à mesure de la déliquescence des services publics français.

Next.

3. « Les profs n’ont qu’à préparer leurs cours une fois et ils les réutilisent d’année en année »

S’il y a bien un cliché qui m’échauffe les oreilles fortement, c’est bien celui-ci. C’est l’un de ceux qui forment les fondements de cette image de professeurs fainéants, soucieux uniquement de rentrer chez eux le soir pour boire une bière en se grattant l’entre-jambe devant le curling à la TV. C’est un cliché qui présente les professeurs comme des personnes peu soucieuses de ceux qui assistent à leurs cours, dont la réussite dépend d’eux.

Évidemment, chaque troupeau a ses brebis galeuses. Il existe bien évidemment des professeurs pour qui renouveler ses cours, remettre en question son apprentissage, retravailler certains aspects de ses activités/leçons est hors de question. Cependant, quelle profession est exempte de ce genre de personne ? Il n’est pas question ici du métier, mais bien de la personne puisque c’est elle qui pose problème et qui pourrait effectuer la même chose dans toute activité.

Très clairement, être professeur, c’est justement savoir se remettre constamment en question, comprendre ce qui marche ou non auprès des élèves, en prendre note et modifier voire reconstruire complètement une activité ou un chapitre si la sauce ne prend pas. A titre personnel, une fois n’est pas coutume, je sais que j’aurai l’occasion dès l’année prochaine si je suis amené à avoir de nouveau des cinquièmes ou des sixièmes de reprendre une très grande partie de mes cours pour les modifier et corriger certains aspects qui m’ont déplu au cours de l’année. Je sais que nombre de mes collègues fonctionne de la même façon, que chaque année est l’occasion de tester de nouvelles choses, donc de construire de nouveaux dispositifs du début à la fin et de les appliquer aux élèves, puis de passer à quelque chose d’autres l’année prochaine.

Et au risque de vous surprendre, le corps enseignant est composé d’êtres humains qui peuvent aussi tout simplement se faire chier si l’on reprend chaque année les mêmes activités, le même déroulement, le même cheminement. Je sais que je serai parmi ceux qui s’ennuieraient rapidement au sein de l’Éducation Nationale si je devais refaire année après année les mêmes choses, même avec des élèves différents.

Mais de toute façon, le luxe de faire et refaire pendant des années les mêmes cours ne nous est même pas laissé puisque les programmes changent de manière très régulière et poussent généralement à une refonte complète du déroulement des cours, des activités, des évaluations, des supports utilisées, notamment en histoire-géographie dont le programme prête souvent à nombre de batailles idéologiques entre gouvernement et universitaires. La dernière réforme en date est celle du collège en 2016 qui a poussé l’ensemble de mes collègues à revoir leur copie pendant une bonne partie des vacances d’été : étude des directives ministérielles, choix du manuel pour les cours, réflexions autour de la refonte des cours à venir ; chaque réforme est synonyme d’heures de travail supplémentaires pendant les « vacances » d’été.

Évidemment, il y a des profs pour qui tout cela n’a aucune importance et qui ne voudront donc pas y mettre du leur pour adapter leurs cours aux nouveaux programmes et aux besoins mêmes des élèves. Cependant, ces personnes tellement décriées ne sont qu’une infime minorité qui sert à éclipser la grande partie du corps enseignant qui fait son travail convenablement et tente de s’adapter à tous les changements, les retours en arrière, les changements de cap brutaux et j’en passe. Sauf que c’est normal et donc, cela passe inaperçu, contrairement à ces quelques personnes qui n’ont rien à faire dans l’Education Nationale.

And then, last but not least.

4. « Les profs passent trop peu de temps au sein de l’établissement et ne s’impliquent pas auprès des élèves »

Bienvenue dans le monde merveilleux du libéralisme. Ce cliché est à l’origine même de cet article dans son ensemble puisque c’est ce qui a provoqué mon ire hier soir. Un « journaliste » et éditorialiste, Éric Brunet, chroniqueur chez RMC et travaillant également pour Valeurs Actuelles (ça en dit déjà très long sur le personnage et ses idées) a posté ce tweet accompagné d’une petite vidéo où il exprime ses « arguments » :

Le tweet déclencheur © ericbrunet

 

Déjà, outre le fait que ce monsieur invite une personne qui travaille dans le privé et qui n’a donc probablement (cela reste cependant à vérifier) aucune idée de l’état des établissements du service public, M. Brunet dénonce à coup de « je trouve », « je pense », « à mon avis » le phénomène des professeurs qui quittent leur établissement pour préparer les cours, en prenant l’exemple des cafés comme lieu où les enseignants se rendraient pour bosser.

Cette vidéo est intéressante en un sens parce qu’elle montre bien la profonde ignorance de ce monsieur vis à vis des problèmes qui se posent au sein des établissements publics. Effectivement, une bonne partie de mes collègues quittent le collège une fois leurs cours terminés ou arrivent juste avant que ceux-ci ne commencent, à 10h ou à 13h par exemple si cela est possible. Il est vrai qu’il s’agit d’un confort non négligeable dans notre profession puisque seules les heures de cours exigent réellement notre présence (en plus d’éventuelles convocations en lien avec la vie de l’établissement. Qui ne profiterait pas d’un réveil un peu plus tardif quand les cours commencent à 9h ou plus ?

Cependant, Brunet propose dans cette vidéo que les professeurs effectuent leurs 35h hebdomadaires (18h de cours et 16h d’activités pédagogiques soit les préparations de cours/corrections de copies etc) au sein de l’établissement, en gros faire du 8h-17h tous les jours au sein de l’établissement et effectuer l’ensemble de notre travail sur place.

Très bonne idée Monsieur Brunet, je suis tout à fait disposé à faire cela, cependant se posent les problèmes des moyens matériels. En effet, on demande de plus en plus aux enseignants d’être polyvalents, d’être un peu plus que ce pour quoi ils ont été recrutés à la base, entre professeurs, animateurs, pédagogues et accompagnateurs. Cependant, les moyens dont nous disposons n’ont pas vraiment tendance à augmenter, bien au contraire. Dans la salle des profs du collège où j’enseigne, plus de 20 enseignants doivent se partager moins de 10 bureaux, et summum du summum trois ordinateurs aux performances plus que limitées, équipées de logiciels d’une autre époque et à l’efficacité souvent douteuse. Il faut également souligner que les salles du présent collège sont également en nombre plutôt limité pour les 500 et quelques élèves que compte l’établissement, ce qui fait qu’aucun enseignant ne dispose de sa propre salle et qu’il est difficile de trouver une salle vide, peu importe l’horaire.

En ce qui me concerne, je me sers assez rarement du matériel du collège, en dehors du seul scanner, d’une imprimante couleur (et encore, je privilégie la mienne) ainsi que de l’éternelle photocopieuse. J’emmène mon propre ordinateur pour préparer mes cours, même s’il n’y a évidemment pas de wifi en salle des profs, internet étant seulement disponible en réseau éthernet, j’utilise donc mon forfait mobile pour avoir internet sur mon ordinateur. C’est donc à moi de compenser de ma poche ce que l’on ne met pas à ma disposition. Si je ne devais pas effectuer des trajets en voiture pour me rendre de mon domicile à l’établissement, je ferai sans aucun doute possible partie des personnes rentrant chez elle en cas de trous dans l’emploi du temps, comme c’est le cas les mardi et jeudi (4 heures de battement entre deux cours pour ces deux journées).

J’ai bien conscience que l’exemple de mon collège ne suffit pas à dresser une généralité dans l’ensemble des établissements, certains étant bien mieux équipés et permettant de travailler dans de bonnes conditions (notamment dans les lycées qui disposent souvent de laboratoires pour les profs d’histoire-géo, repaire idéal pour ces créatures). Cependant, de nombreux établissements sont dans le même cas que celui que j’ai précédemment décrit avec peu de moyens et d’espaces de travail. Dans ce cas, comment pourrait-on demander aux professeurs de rester 35 heures par semaine ? Si chacun.e d’entre nous pouvait bénéficier d’un bureau, d’une connexion wi-fi et d’un espace personnel pour le travail, cela suffirait sans doute à convaincre un bon nombre d’entre nous à rester et à travailler selon le bon vouloir de M. Brunet, mais la réalité est toute autre, et le jour où nous aurons tous ces éléments n’est pas demain la veille.

L’implication auprès des élèves passe par une préparation sérieuse des cours au préalable, et donc la nécessité de bonnes conditions. Cela pourrait suffire à expliquer pourquoi nombre d’enseignant.e.s choisissent de rentrer à leur domicile ou de travailler au sein d’un espace plus confortable comme un café (et oui, le choix est vite fait entre un espace où le café est pas dégueu, avec wifi et confortable, et la salle des profs souvent sans chauffage, sans internet sans fil, sans place et avec des ordis pourris). Et finalement, revenir aux 35h/hebdomadaires pourrait finalement s’avérer une bonne chose pour nombre d’entre nous puisque ce quota est bien régulièrement dépassé.

Donc non, Monsieur Brunet, ce que vous souhaitez de tout cœur n’est pas réalisable et pour cause : nous manquons de moyens, à cause de gens comme vous qui passez votre temps libre à taper sur le service public, à clamer qu’il y a trop de fonctionnaires, que nous sommes des privilégiés alors même que vous ne bougez pas de votre fauteuil et vous faites preuve d’une mauvaise foi sans pareil en invitant des acteurs du privé sans vous renseigner sur la réalité des services publics.

Voilà, cet article touche à sa fin. J’ai développé l’ensemble des points qui me tenaient à coeur, même s’il reste tellement de choses à aborder. Même si mon point de vue est partial, et marqué par une certaine colère et un ras-le-bol bien marqué (déjà) des remarques que la profession se prend, souvent sans fondement ou en appui sur des minorités décriées au sein même du corps enseignant, j’estime avoir présenté assez fidèlement nos conditions de travail même si une nuance pourrait être apportées par des collègues provenant d’établissements différents, qu’il s’agisse de collèges, de lycées, REP ou non.

N’hésitez pas à commenter cet article, donner votre avis, critiquer, etc. Toute intervention est la bienvenue !

Merci de votre lecture.

 

[Article initialement publié sur miniestra.wordpress.com]

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