Les victimes du 13 novembre selon Le Monde, ou la fabrique d'un mythe social

Les journalistes Sylvie Kauffmann et Aline Leclerc ont publié les 130 portraits des victimes du 13 novembre (Le Monde du 2 janvier 2016). En amont, elles expliquent leur démarche en disant vouloir restituer un nom, un visage et un portrait aux victimes. Au terme de la mosaïque ainsi assemblée, les journalistes concluent à un portrait d'une forte cohérence sociale. Contestable, pour le moins.

D'idée bien intentionnée, l'hommage aux victimes prend un tour malheureux et contestable, sous la plume de Sylvie Kauffmann et d'Aline Leclerc. Les deux journalistes du Monde ont voulu s'essayer à un "Mémorial" des victimes du 13 novembre - selon leurs propres termes. Seulement, les codes de l’exercice leur ont complètement échappé. Pour preuve, dans Le Monde du 2 janvier 2016, elles dressent un bilan de leur travail, qu'elles qualifient elles-mêmes de "journalisme d'empathie", expression qui conduit à s’interroger sur l'opportunité de leur démarche journalistique.

Un « journalisme d'empathie », c'est-à-dire, selon les auteurs, une rencontre intime avec des sujets singuliers, délestée de toute noirceur : « [n]otre distance habituelle [...] qui nous sert de rempart parfois, tout s’est écroulé devant cette nouvelle proximité. Nous nous sommes surpris à pratiquer un journalisme d’empathie. » Qui pourrait s’en offusquer, surtout quand il s’agit de victimes (forcément innocentes) ? Mais si l'éloge funèbre suppose une idéalisation nécessaire, le journalisme, lui, ne se résume pas à des partis-pris idéologiques abolissant l'esprit critique. L'exercice de l'oraison est codifié et connu depuis l'Antiquité : il intègre des topoï (lieux communs) laudatifs - une insistance sur les qualités morales du défunt, sa manière d'être ou ses actions. Il a effectivement des vertus : il permet, d'une part, de donner congé aux morts en gardant d'eux le meilleur et, d'autre part, de consolider le lien social autour de valeurs morales communes. Symboliquement, il participe du recueillement et du deuil.

Cependant, l'éloge funèbre n'a rien d'objectif : on est donc en droit de s’interroger sur sa place dans un journal d’information ; on l’est d’autant plus que ce panégyrique aboutit à des conclusions sociologiques d’emblée biaisées, puisque prises dans le prisme du martyrologe et de la mythification. A ce titre, les journalistes usent d'une équivoque éloquente : "[a]u fil des jours, malgré nous, ce Mémorial, projet journalistique, s’est doublé d’une dimension sociale qui nous a échappé [sic]". Effectivement, la dimension sociale leur a complètement échappé. Faisant l'impasse sur les attentats de Saint-Denis, elles voient la symbolique visée par les terroristes à travers l'identité de la "génération Bataclan". Leur vision fantasmée de la société leur est apparue dans ce qu'elles nomment « un portrait de groupe extraordinairement cohérent ». Cohérence d'autant plus "extraordianiaire" qu’elles la construisent au prix de multiples exclusions, dont font partie « la France des banlieues rebelles », « la France du Cac-40 » et « la France du bling-bling. » Autant dire que les poncifs fleurissent sur le mythe d’une jeunesse mondialisée, connectée et intégrée socialement, levant sa coupe de Champagne et dansant sur du rock’n’roll. Ils occultent incidemment la part obscure du Stade de France, pourtant également ciblée, mais moins glam-rock. Moins accrocheuse, aussi.  

Plus grave, la France exaltée par cet idéalisme, qui n'existe que dans l'esprit de ces journalistes, reconnaît ses bons enfants et rejette les monstres qu’elle a cependant enfantés. Manichéen, l'article joue de l'antithèse entre le beau et le laid - procédé stylistique là encore propre au discours épidictique : « ce portrait de groupe, finalement, c’est l’anti-Etat islamique. C’est tout ce que les terroristes ne sont pas, tout ce qu’ils haïssent : la beauté, l’esthétique, la musique, l’art, le plaisir, la science, l’éducation, la diversité, la mixité, la tolérance, la liberté, l’égalité… et la fraternité. » Le raccourci psychologique est éloquent et empli de naïveté. Je préfère de loin un journalisme distancié, critique et argumenté à un « journalisme d’empathie » qui voudrait nous berner par des airs de guimauve, qui, s’ils ne laissait pas pressentir de fâcheux effets, finirait par me faire sourire et n'y accorder aucun intérêt.

Rappelons-nous ces vers d'Agrippa d'Aubigné, extraits des Tragiques (I, vers 97-98),  dédiés à une France autrefois aussi déchirée :

Je veux peindre la France une mère affligée,

Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.

 

 

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