Psychose maniaco-dépressive ou troubles bipolaires ?

Nous entendons parler à l'envi des "troubles bipolaires" : tant et si bien que personne ne sait ce que ce terme recouvre précisément. De quand date cette catégorie médicale ? Quelles formes, quelles manifestations, la dénomination embrasse-t-elle ? Quels en sont les enjeux cliniques, économiques et politiques ? Ce sont ces questions que le Journal Français de Psychiatrie n°42 soulève.

JFP n° 42 © éditions érès JFP n° 42 © éditions érès
Dans son versant esthétique et romantique, la mélancolie est perçue comme la marque de "l'homme de génie", repérée par Aristote et consacrée par la mythologie en la figure d'Ajax. Il n'est pas jusqu'à Gérard de Nerval - que cette affection médicale a poussé au suicide - qui n'ait fasciné par son lyrisme triste, aspirant à exprimer et conjurer les déréglements qui le tenaillaient. Sous le soleil de Saturne, les manifestations littéraires et artisitiques de la mélancolie ouvrent au névrosé le champ des investigations métaphysiques. Mais pour un mélancolique, il n'y a pas d'au-delà de son état à interroger : "c'est un truc qui ne passe pas l'horizon" (Marcel Czermak). Dans son versant médical et psychiatrique, la mélancolie n'est ni une posture ni un état d'âme. 

 Le JFP s'interroge sur l'énigme d'une maladie qui semble se constituer singulièrement dans la nosographie psychiatrique. Elle peut prendre des formes très diverses et ne se laisse pas appréhender par ses seules manifestations thymiques, mais également par le discours qui la soutient. C'est aussi chose très étonnante que la circularité, la périodicité des cycles maniaques et mélancoliques, interrompus par des "intervalles libres" : sont-ce des moments de suspens, des mises en veille d'une folie qui sourd et qui n'attend que le moment opportun pour se déclencher ? Pour autant qu'il puisse paraître normal, soit adapté, le sujet ne s'en soutient pas moins d'une structure : comment la déchiffrer ? Des vignettes cliniques et des contributions théoriques aident à dégager une des spécificités de cette psychose, qui serait l'impossibilité pour un sujet à entrer dans la représentation du dire. 

Le JFP se passionne aussi pour l'évolution d'une dénomination. De la "manie" et la "mélancolie", pointées dans le Corpus Hippocraticum dès l'Antiquité, on passe à la "psychose maniaco-dépressive", puis aux "troubles bipolaires". La mélancolie fut d'abord désignée comme un désordre de l'humeur, un excès de bile noire qui désorganise l'organisme. Quand les aliénistes français et allemands du XIXème siècle (Falret, Baillarger et Kraeplin) bâtirent la nosographie classique, ils isolèrent les manifestations de cette "folie circulaire" dans sa diversité clinique, mais elle resta une catégorie hétérogène. C'est au début du XXème siècle que s'imposa le terme de psychose maniaco-dépressive ; au même moment, la psychanalyse abordait les manifestations de la dépression sous l'angle de la perte d'objet (Freud, Deuil et Mélancolie). Paradoxalement, quand le DSM (Diagnostic and statistical manual of mental disorders) fit son apparition dans les années 1980, la nosographie renoua avec une approche biologique des manifestations de l'humeur. Qu'en est-il, alors, dans l'actualité des débats sur les psychoses, du terme lacanien de "forclusion" qui fonde l'approche de la structure ? Y a-t-il encore une psychiatrie lacanienne aujourd'hui ? 

Giorgio De Chirico, L'énigme du jour (1914) © MAM (2009) Giorgio De Chirico, L'énigme du jour (1914) © MAM (2009)

Pour s'emparer du débat, il faut comprendre quelles sont les implications cliniques des dénominations en vigueur. Des articles de fond sondent la sémiologie médicale à l'aune des travaux des aliénistes, des recherches médicales récentes et d'examens cliniques. On y lit comment le passage de l'expression PMD à celle de "trouble bipolaire" put soulager un patient qui se trouva ainsi moins rivé à la maladie ; mais comment, aussi, la notion de "spectre bipolaire" dilue la frontière de la maladie et englobe en son champ des manifestations névrotiques diverses. Ce qui affleure ? La disparition des entités cliniques de névrose, psychose et perversion, au détriment de la psychose qui, perdant sa spécificité, fragilise ceux qui en sont atteints au risque de criminaliser les malades mentaux. Le JFP prévient ainsi des "dérives du système français" en matière de droit pénal et de maladie mentale.

Les enjeux économiques de la pharmacopée ne sont pas en reste : le lecteur est mis au parfum des recherches récentes, tant neurobiologiques que pharmacologiques sur la prise en charge des patients souffrant de manie ou de dépression grave. Certes moins lourds que le lithium, les anticonvulsivants et les antipsychotiques semblent constituer un progrès. Simplement, ils ne sont pas un vain mot. Leur "spectre large" permet de traiter des maladies diverses, leur prescription est donc elle aussi très large. Au fond, des névrosés peuvent tout aussi bien se voir administrer ce genre de traitement, pour peu que l'on prête attention aux symptômes de l'humeur plutôt qu'à la structure. La manne aussi est large et bénéficie à l'industrie pharmacologique - laquelle pèse de tout son poids sur l'élaboration desdits critères diagnostics - plus qu'aux patients. 

En peu de mots, le JFP clôt ses colonnes par une lettre d'un médecin à son confrère. Ce numéro 42 est dense et riche de contributions abordant la manie et la mélancolie sous l'angle de la sémiologie et de la recherche médicale, de la psychiatrie et de la cure psychanalytique, mais aussi de l'esthétique et de la littérature. La missive elle, très simple, livre l'essentiel de ce qu'est un examen clinique. 

 

JFP n°42, érès, 124 p., 26 €

Numéro coordonné par Jean-Marc Faucher

Revue semestrielle

A paraître le 11 février 2016

http://www.editions-eres.com/ouvrage/3619/psychose-maniaco-depressive-ou-troubles-bipolaires

 

 

 

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