De la double nationalité à la binationalité : quelques expressions et idées galvaudées

Depuis 2010 et une malheureuse affaire de football, la double nationalité est devenue un cadeau empoisonné. De quelques mots galvaudés, révélateurs d'un fantasme de pureté qui peine à dissimuler notre haine de la culture.

1./ De quelques abus de langage 

Le mot binationalité a fait une entrée fracassante sur la scène lexicographique, contribuant un peu plus à figer la notion d'identité. Si avoir une double nationalité signifie être ressortissant de deux juridictions étatiques distinctes, être binational soumet de manière spécifique à une juridiction étatique donnée. La binationalité est à la double nationalité ce que l'essence est à l'existence : un trait normatif sur-déterminant et définitoire. Dans la série des fictions juridiques, notons aussi les syntagmes figés  franco-algérien, franco-marocain, franco-machin, qui gèlent l'identité en réduisant le multiple à l'un. 

2. / De quelques idées reçues

J'ai pu lire que la double nationalité était contraire à l'égalité, car elle permettait de bénéficier conjointement des droits de deux pays. Autant rire de l'absurdité : les droits des Etats n'étant pas cumulables, on voit mal de quels bénéfices il s'agit. Autre raisonnement aboutissant à la même absurdité : il y a une différence objective entre avoir deux nationalités et n'en avoir qu'une, donc traiter les citoyens en vertu de cette différence ne porte pas atteinte au principe d'égalité. On rirait du sophisme, s'il n'émanait d'une autorité - Dominique Rousseau, professeur de droit public signant une tribune dans Libération (31/12/15). Poussons ces raisonnements spécieux et traitons distinctement les Français qui possèdent deux maisons, deux voitures, deux chiens... 

 3./ De quelques fantasmes belliqueux 

"Je suis contre la double nationalité, parce que s'il y avait la guerre, tu ne saurais pas de quel côté te ranger". C'est l'objection la plus lassante que je peux entendre : la suspicion de double allégeance. Outre le fait qu'être français n'a jamais empêché des Français de prêter allégeance à l'Allemagne, en certain temps, disons que, plus généralement, la fiction d'une guerre inter-étatique témoigne d'une vision dépassée des conflits mondiaux. Il me faut tout de même ajouter : quelques illuminés ont pris les devants et m'ont dit qu'ils se battraient du côté du pays dont ils étaient ressortissants par le droit du sang. Comme quoi, il vaut mieux être sourd...

 

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