Les raisons d'un engagement

Les récents événements de la session de juin 2019 du baccalauréat marqueront durablement les esprits. Les professeurs, mobilisés depuis des mois, espéraient, par une grève autrement plus significative que les journées d'action auxquelles appellent traditionnellement les syndicats, se faire entendre d'un ministre sourd à leurs appels et revendications. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Notre école a mis longtemps à construire un socle de savoirs fondamentaux communs à tous. L'idéal démocratique et républicain a été illustré par le fameux slogan des 80% d'une classe d'âge au bac. Loin d'être atteint, cet idéal a révélé les failles d'un système qui ne s'est pas durablement doté des moyens permettant de conjuguer deux exigences : l'accès au savoir pour tous et un solide niveau d'études à la fin du secondaire. Une à une, les réformes se sont empilées depuis les années 1990, fragilisant à chaque fois un peu plus les visées démocratiques que l'école s'était assignées. Les professeurs déplorent autant une maîtrise insuffisante de la langue que des contenus disciplinaires. En tant que professeur de Lettres, j'ai pu à chaque fois constater l'immense fossé qui séparait le niveau de la majorité de mes élèves des programmes, me conduisant à renouveler incessamment les stratégies de transmission et de notations afin que ma discipline ait du sens pour mes élèves et que mon métier ait du sens pour moi. Si nous prêtons attention aux propos des professeurs qui enseignent à l'Université, le constat est le même : les étudiants qui leur arrivent en faculté sont insuffisamment formés et rencontrent des difficultés à relever les défis de l'enseignement supérieur. 

La question est politique et concerne la société dans son ensemble. Elle concerne chacun de nous, parce que nous sommes tous potentiellement parents ou que nous nous soucions de l'avenir des enfants. Que voulons-nous pour nos enfants, pour nos élèves, pour notre société ? Faut-il renforcer la sélection dans la scolarité ou faut-il doter l'école de moyens significatifs pour concrétiser au mieux l'ambition d'une formation intellectuelle et professionnelle diversifiée et solide pour le plus grand nombre ? Comment préparer au mieux les élèves au monde du travail et à la construction d'une société sont ils seront les futurs citoyens ? Le problème des réformes de Jean-Michel Blanquer est qu'elles entérinent une vision de l'école qui repose sur le tri social et territorial et qu'elles consolident une vision élitiste de l'école.

La réforme du lycée général met en place un parcours par profil avec la possibilité pour l'élève de choisir des enseignements de spécialité, en lieu et place des traditionnelles filières. Pourquoi pas ? Les enseignants ont beaucoup déploré la suprématie de la filière S qui concentre les meilleurs élèves, parfois même ceux qui savent qu'ils ne s'engageront pas dans des études supérieures scientifiques. C'est une filière qui a longtemps pesé de tout son poids de prestige, parce qu'elle permettait de penser - souvent à tort - qu'elle ouvrirait le plus grand nombre de portes aux futurs bacheliers. Or, la réforme ne change en rien ce problème. D'une part parce que les mathématiques disparaissent du tronc commun et que la spécialité va continuer d'aspirer les meilleurs. Ensuite, parce qu'un certain nombre d'universités réclament déjà d'avoir suivi cet enseignement de spécialité pour pouvoir s'inscrire auprès d'elles. Enfin, il est facile de recomposer la filière scientifique en choisissant les sciences physiques et sciences de la vie et de la terre comme autres spécialités. Donc, l'argument de la disparition des filières au profit de la construction d'un parcours personnalisé de l'élève ne tient pas. Il tient d'autant moins que tous les établissements ne peuvent se doter du même nombre de spécialités ni d'options. Comment seront opérés les choix ? En fonction de quels critères les élèves auront accès à leurs spécialités ?

Outre le fait de mettre en concurrence les établissements, la réforme Blanquer met en concurrence les matières au sein d'un même établissement. Les professeurs devront s'assurer de pouvoir recruter un nombre d'élèves suffisant dans leur spécialité et/ou option. Or, cette logique de l'attractivité contrevient à la notion même de transmission disciplinaire, car elle repose sur une vision utilitariste de l'école en éclipsant certaines matières au profit d'autres. Si l'école ne doit pas se couper de la réalité du terrain, elle ne devrait pas non plus déroger à un principe simple, qui est le plaisir d'apprendre : qu'adviendra-t-il du Latin, du Grec, des langues vivantes peu prisées ? Les élèves qui ne pourront pas bénéficier de l'option ou de la spécialité qui n'est pas dispensée dans leur établissement auront recours au CNED... ou à des officines privées. Les réformes ne prennent pas en compte les structures des établissements, alors même qu'elles engagent un remaniement structurel des enseignements et de la formation.

Il est clair que, de ce point de vue, les réformes ne feront qu'accentuer les inégalités territoriales et sociales, phénomène accru par la mise en place du contrôle continu et du bac local. Déjà, la plateforme Parcoursup accroît la vulnérabilité des élèves moyens ou fragiles en les plaçant dans l'attente angoissante d'une place disponible dans le supérieur. Les élèves qui peuvent contourner ce système anxiogène choisissent d'emblée le privé pour s'assurer une place. En tant que professeurs, nous essayons justement de lutter contre ces disparités, enclins à penser qu'un des rôles de l'école est de les corriger. Du côté du lycée professionnel, la réforme amoindrit la place des enseignements généraux, comme les Lettres et l'Histoire-Géo, alors que ces disciplines étaient jusque là considérées comme nécessaires à la formation de l'esprit et ouvraient aux élèves de la filière professionnelle l'accès aux études supérieures. Non pas que le système actuel soit efficace, loin s'en faut : mais fallait-il pour autant en accentuer les failles ? Si nous ne pouvions nous satisfaire d'une école déjà bien imparfaite à cet égard, comment pourrions-nous admettre le modèle que nous propose M. Blanquer ? 

En réalité, ces réformes s'apparentent à un vaste plan social. La mise en concurrence des disciplines justifie des suppressions de postes massives et surchargent les classes. Le recours aux contractuels va précariser et fragiliser une profession déjà largement mal payée et mal considérée. Elles organisent en même temps l'autonomie des établissements, renforçant le dispositif de gestion interne par des mesures pédagogiques comme la prise en compte des notes du contrôle continu pour le bac. Dans ce contexte, comment seront consacrés les rapports de force dans un même établissement entre les collègues des différents disciplines ? Par exemple, la question se pose pour la spécialité Histoire-Géo, Géopolitique et Sciences politiques, qui met en concurrence les professeurs de SES et d'Histoire-Géo sur le dernier aspect de cette spécialité. Ou encore, comment sera organisée la spécialité Humanités, Littérature et Philosophie, qui pour une part comprend un enseignement de Philosophie, pour une autre un enseignement de Littérature ? À quelles pressions internes seront soumis les correcteurs d'un "bac maison" ? Qui aura en charge la préparation des élèves au Grand Oral du bac ? Sur ce dernier point, il faut encore souligner la part immense de subjectivité qui va entrer dans la notation, car l'examinateur est censé évaluer l'élève selon son profil et ses capacités de communication. Les activités annexes des élèves et leur investissement dans des domaines para- ou péri-scolaires participeront de la mise en valeur de leur profil. Il est fort à craindre que cet oral ne favorise les élèves issus des classes sociales les plus aisées et les plus à même de maîtriser les codes de la communication. 

Dans la consultation que le ministre a adressée aux professeurs en octobre 2018, la majorité des enseignants émet un avis défavorable quant à l'adéquation des programmes au niveau des élèves et aux horaires alloués. Les associations disciplinaires telles que Aggiornamento (association des professeurs d'histoire-géo), l'APSES (association des professeurs de sciences économiques et sociales), l'APPEP (association des professeurs de philosophie), le collectif Sauver les Lettres, la majorité des syndicats de l'Education et le Conseil Supérieur de l'Education se sont prononcés contre ces réformes. Malgré les nombreuses journées de grève, les AG de ville, les communiqués et prises de position de l'ensemble des acteurs de l'Education nationale, le ministre n'a pas tenu compte des oppositions que ses réformes soulèvent. 

Alors oui, comment en sommes-nous arrivés là ? Comment des professeurs consciencieux, qui ont préparé leurs élèves au bac toute l'année, ont-ils pu faire grève à un moment qu'eux-mêmes vivent comme crucial pour leurs élèves ? D'abord parce que la surdité du ministre n'a pu que cristalliser les oppositions et inquiétudes. Les professeurs sont attachés au caractère national du diplôme du baccalauréat parce qu'ils connaissent trop bien les enjeux économiques et sociaux de la territorialisation dans notre société. Ils redoutent l'aggravation de maux déjà bien présents et ne pourront garder les yeux fermés sur ce qui se prépare. Les réformes ont été jugées précipitées et en contradiction avec l'esprit républicain et démocratique qui anime bon nombre de professeurs. Ensuite, parce que la loi sur l'école de la confiance soulève de vigoureuses protestations en réclamant des professeurs une exemplarité et une loyauté, qui, en réalité, sont une limitation de la liberté d'expression. La décision du ministre de proclamer les résultats le 5 juillet, coûte que coûte, est d'ailleurs symptomatique d'une défiance et d'un refus du dialogue social. C'est la raison pour laquelle M. Blanquer et M. Macron ont employé des mots si durs envers les professeurs mobilisés. Le premier les a qualifiés de minorité agissante et radicalisée. Le second de "preneurs d'otages". La porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, n'a pas eu de mots assez méprisants pour dé-légitimer les correcteurs grévistes, considérant que seuls les élus (sic!) ont le droit de s'exprimer. 

Pourtant, ces professeurs sont loin d'être des activistes radicalisés ou je ne sais quel terroriste en mal de reconnaissance médiatique. Ce sont des professeurs engagés, responsables, et impliqués dans l'exercice de leur métier et de leur citoyenneté. Ils ont confiance en l'Etat de droit et se sont appuyés sur la Constitution dans leur mouvement de grève. Les correcteurs, dont je suis, qui ont siégé dans les jurys le 4 juillet, ont été profondément heurtés par les stratagèmes de manipulation des notes. Ils ont été stupéfaits de voir la prise de pouvoir par les chefs de centres dans les jurys. Ils ont contesté massivement ces méthodes qui remettent en cause la souveraineté des jurys et le Code de l'Education.  

Monsieur le ministre, il est encore temps d'ouvrir la porte et d'engager le dialogue, si vous ne voulez pas vous couper définitivement des professeurs qui, grévistes ou non, ont été choqués par vos méthodes. 

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