Merci pour le coup de poignard dans le dos

Le projet de loi constitutionnelle sur la déchéance de nationalité française des binationaux condamnés pour crime terroriste ou pour atteinte aux intérêts de la Nation peut être vécu comme une trahison de la nation française envers la population issue de l'immigration des ex-colonies françaises. Esquisse d'une rupture.

Monsieur le Président, Monsieur le Premier ministre,

 Ma dinde de Noël aura eu décidément bien du mal à passer. Née sur le sol français, j’ai par mes parents la nationalité algérienne. Je redoutais à juste titre des temps heurtés de nationalisme et de communautarisme : mais c’était sans compter ce coup de poignard dans le dos que vous infligez à des millions de vos compatriotes.

Quelle amertume, au regard de mes années de jeunesse et de formation : toujours mon parcours, soucieux d’intégration dans ce qui est – ô comble de l’exaspération – tout autant ma patrie de naissance que d’adoption, fut soigneux de préserver mon double héritage culturel. Cela n’impliquait pas jusqu’alors une rupture de continuité dans mon identité. Maintenant, ce sera chose faite : vous créez, de jure, deux catégories de citoyens inégaux devant la loi, sans égard pour ce qui, jusque-là, était perçu comme une indivisibilité de la citoyenneté. Sans plus d'égard, vous faites retentir l’infamie du passé colonial de la France chez ceux que vous visez.

Celle qui vous écrit aujourd’hui se sent doublement trahie. En tant que citoyenne qui manifesta le 11 janvier, qui défendit le droit au blasphème et qui fut pareillement bouleversée par les actes terroristes du 13 novembre. En tant que professeur, aussi, garante de la laïcité. A deux reprises, les professeurs furent mandatés pour ouvrir le débat avec leurs élèves et rappeler les valeurs de la République – ce que nous ne manquions déjà pas de faire, reconnaissons-le – et ce, en dépit de la situation délicate dans laquelle la ministre de l’Education nationale nous plaçait. Jamais, dans ma carrière, réveils ne furent aussi appréhendés que ceux des ces funestes matinées où il me fallut rassurer mes élèves, en ne pouvant cacher ni ma colère ni mon désarroi face à l'horreur et à l’effroi. Au nom des valeurs républicaines et de l’union nationale auxquelles je crois.

Alors cette « union », parlons-en. Non seulement, elle est mise à mal par les médias et les hommes politiques, qui parlent quotidiennement de « communauté musulmane » au mépris des musulmans qui, précisément, ne souhaitent pas faire communauté et ne se reconnaissent d’aucun trait hors celui de la citoyenneté. Mais aussi, voilà que par votre projet de loi scélérate, cette « union » je ne me sens plus en faire partie. Ne comptez donc plus sur moi pour relayer vos discours abstraits sur nos valeurs unitaires contredites par la réalité. Ni pour faire face avec mesure, malgré mes lacunes et incompréhensions, aux réactions des élèves taillées dans le réel dont vous êtes coupés : parce que n’en doutez pas, menace de déchéance de nationalité ou pas, il y aura bien une prochaine fois et votre projet de loi ne fait que soigner le terrain des futurs déchus de l’identité.

Dans ma carrière, je n’eus de cesse de lutter contre les replis identitaires que je rencontrai, notamment dans les poches de ségrégation - ces banlieues délaissées par la République -, dont les revendications communautaristes sont grassement nourries par des politiciens tacticiens et clientélistes. Jamais je n’aurais pensé que l’infamie puisse venir d’aussi haut et aussi ouvertement : quels verrous inconscients ont sauté aussi bruyamment pour que soit ainsi gravée, dans les tables de la loi, la volonté d’un séparatisme social aussi inique ? 

Citoyens de seconde zone pour les uns, apostats pour d’autres : êtes-vous ignorants que vos propensions nationalistes répondent en miroir au djihadisme qui dresse l'idéologie contre la nation ? Sont-ce là vos mesures éclairées par une réflexion aboutie sur l’histoire de l’immigration des ex-colonies, sur les zones de précarité du territoire français et, enfin, sur le djihadisme français ? Renonceriez-vous par complaisance à traiter les questions épineuses de notre histoire ? Songez-vous pouvoir encore longtemps oblitérer des pans entiers de l’histoire de France et vous contenter d’une incapacité générale à les intérioriser ?

Votre projet de loi indigne, monsieur le Président, monsieur le Premier ministre, manifeste non seulement votre impuissance à lutter contre le terrorisme, votre incompétence à intégrer tous les citoyens dans une République une et indivisible, mais aussi, incidemment, un retour du refoulé colonial[1] qui s’exprime, éhonté, dans votre vision ségrégationniste de la nation française. 

Ne vous coupez pas d’une partie de vos concitoyens, mais osez, monsieur le Président, monsieur le Premier ministre, vous engager dans la voie de réformes courageuses qu’impose un solide principe d’intégration. Cela vous évitera d’enfoncer notre pays – je dis encore « notre », mais pour combien de temps ? – dans une impasse dont nous ne reviendrons pas.

 

 

 

 

 

 

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