Septembre 2019...

Septembre 2019...

Souvenirs de ces scènes de chasse à courre, tous les mardis de son enfance, dans les bois, à humer l'odeur des arbres, de la mousse, de la bruyère à l'automne, à écouter résonner les trompes de chasse qui se répondaient en écho à travers les arbres, à assister à des « débuchés » de cerfs dix-cors magnifiques qui surgissaient soudain majestueusement du haut d'un vallon...

Se rappelant aussi ces soirées de brame du cerf à l'automne, quand son frère aîné, qui avait été son héros, les emmenait dans des coins de la forêt qu'il connaissait comme sa poche, et qu'ils approchaient des cerfs bramant à trente mètres, dont on pouvait parfois sentir l'odeur forte d'animaux en rut...

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Brame du cerf © ; ; ;

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Et relire

La derniere harde par Genevoix

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Claudie Hunzinger avec des "si" - les grands cerfs © Claude Hunzinger

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LA FEMME CURÉE (*)

Mademoiselle France-Victoire Boisdelysle suit depuis sa plus tendre enfance les chasses à courre. Demoiselle d’un certain âge, comme issue d’un roman du dix-neuvième siècle, fervente des grand-messes, croyant en la parole d’un « Dieu » qu’elle a bue jusqu’à la lie ; femme au caractère bien trempé, parlant le plus souvent haut et fort de par l’autorité d’un homme d’ordonnance - descendante, selon ses dires de son Roy Louis XV - dans sa deux-chevaux - sans âge, elle aussi -, a aujourd’hui parcouru plus de cinquante-huit kilomètres à travers les allées et chemins de cette forêt domaniale d’Halatte : la forêt des trois forêts.

A quelque vingt mètres de sa voiture garée, assise sur sa canne chaise et munie de ses jumelles noires de juge de courses de chevaux, humant l’odeur suave et subtile des feuilles mortes qu’elle foule de ses bottes en caoutchouc - couleur marron - on est à la mi-novembre ; il fait gris mais le vent est faible -, résolument seule au milieu de ces bois, elle attend.

Des rayons du soleil percent à cet instant des nuages, éclairant des écorces blanches de bouleaux, qui s’illuminent de traits jaunes…

Elle attend le cerf…

Au loin, amenés par le vent, à travers les arbres faisant se propager l’écho, des sonneries de trompes de chasse et des abois de chiens lui parviennent faiblement aux oreilles. Elle reconnaît la fanfare : L’on sonne « la vue »…

Mademoiselle Boisdelysle se ressent subitement étrangement fébrile : elle sait le cerf traqué, aux abois de ses chiens. C’est bientôt l’hallali : l’on est proche de la fin…

Soudain, tout en haut d’un vallon, le voilà qui surgit à vitesse d’homme courant, au milieu de hêtres : c’est un dix cors ; ses bois sont majestueux, magnifiques.

La vieille femme voulant se protéger, et pour voir et sentir, s’est rapidement rapprochée d’un troène…

La bête passe maintenant à vingt mètres d’elle, la langue pendante.

- Comme l’odeur de ce cerf est forte ! S’émeut-elle, saisie.

Surgit alors, la meute : une quarantaine de chiens, courant, aboyant.

Et ce sont maintenant trois chasseurs sur leur monture au galop qui approchent : Hubert, le piqueux, Norbert Lejoyeux, et Ancelin Carpentier.

Le cheval d’Hubert le piqueux s’est arrêté près de la vieille demoiselle.

- Vous l’avez vu ? Lui demande l’homme des bois.

La femme ne répond pas. Elle a regardé ailleurs. Elle retient son souffle.

Les chiens tournent à cet instant autour d’un immense taillis.

- Où est passé l’animal ? …Bougre !… Plus d’odeur…

C’est maintenant l’ébullition : sept, puis quatorze voitures sont arrivées ; des portières claquent ; l’on court dans tous les sens. Quelques uns s’interpellent, d’autres chasseurs, cavaliers arrivent enfin. Et les chiens continuent en jappant, de tourner en rond.

- Il s’est tapé là, dans ce buisson, dit Norbert, j’en donnerais ma main à couper ! Notre animal retient son sentiment !…

… …

Trois quarts d’heure se sont écoulés. Posée sur un linge maculé, à même la terre, la chair du cerf est rouge, fumante, recouverte de sa peau, recouverte elle-même de ses poils durs, marron clair. Cela sent puissamment la viande fraîche, le sang. Les chiens se plaignent, gémissent, couinent, affamés.

Mademoiselle Boisdelysle, toujours étrangement muette, attend à quelques mètres de la bête morte, au milieu de la foule. Ca discute, ça s’énerve : Il paraît que des écologistes prennent des photos pour leur campagne de presse, qui paraîtront dans « France Oise », demain. Ils veulent dénoncer le scandale de la tradition… Parmi les chasseurs, l’indignation est grande…

Plusieurs de ces hommes de vénerie en habits rouges et or, sont maintenant alignés autour du gibier étalé et commencent à souffler dans leur cor : le moment de la cérémonie sacrificielle prélude…

Mademoiselle France Boisdelysle, dans sa longue jupe verte et grise lui tombant jusques aux pieds, sa tête recouverte d’un chapeau en feutre à plumes de geais, fixe de ses yeux le tableau :

C’est la curée…

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 Agnès de Kergorlay

(*) Extrait de "Portrait de "France" - traits de caractères"

TEXTE EN COURS DE PUBLICATION - NE PAS REPRODUIRE

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