Cinq mois chez les Maures

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Camille Douls a vu le jour en France en l’an 1864, il s’installe, pendant un laps de temps, au Maroc pour apprendre l’arabe et les préceptes élémentaires du Coran, et à l’âge de vingt-deux ans, décide d’aller au Sahara, via les Îles Fortunées ; et c’est ainsi qu’il fait connaissance des Maures,  leurs mœurs, humeurs, fameuses razzias…

Dans la peau de commerçant algérien

Il prend un bateau de pêche, qui l’emmène à la côte de Boujdour (cap Bojador des explorateurs occidentaux). Les relations entre Orient et Occident étant tendues à l’époque (détendues aujourd’hui ?), il a dû se déguiser en marchand musulman, pour éviter (vœu pieux ?) toute forme de confrontation avec les Indigènes, pour reprendre la  terminologie chère à la littérature coloniale. Au début, le subterfuge n’a pas entourloupé la vigilance des bédouins, pour la simple raison que le musulman ne vient jamais de la mer, « il n’y a que les infidèles qui arrivent ainsi », comme le dit bien un personnage féminin du livre. Le même personnage rassure le héros en lui apprenant le suivant: «  Oh ! n’aie pas peur, Ibrahim ould Muhamed, mon père, est bon, tu resteras dans notre tente ; on ne te fera pas de mal.»

Camille publie, pour la première fois, ses mémoires (réunies plus tard dans un livre) sur les pages de la revue du nom de « Tour du monde » ; lesquelles mémoires, sont forgées dans un style impeccable, style caractéristique de la littérature française du XIXème siècle, côté romanesque surtout.

Le texte est illustré par des dessins, réalisés par le peintre français d’origine suisse, Jules Girardet (1856-1938), et son frère Eugène Girardet (1853-1907), basés (bien entendu) sur des croquis de Douls lui-même.

Sauvé grâce à un second subterfuge

Dès son  arrivée chez les Maures, Douls est dépouillé de tout ou presque (la plupart de ses vêtements, un beau chapelet qu’il portait sur lui en bon « soufi », un pistolet…), ligoté, même s’il a tâté de tout en vue de convaincre ses hôtes de la véridicité de sa conversion, en s’acquittant, par exemple, de la prière avec eux (prière collective) ou devant eux (prière individuelle). Ibrahim ould Mohamed s’est vu contraint de l’amener, dans une caravane, vers les confins de la Seguia el-Hamra, auprès du Cheikh Maelainin, autorité théologique incontestable, rien que pour avoir le cœur net à son sujet. Fidèle ? Infidèle ? Fi…Après l’avoir doctement interrogé, le gourou n’y va pas par quatre chemins: «  Mes frères, gloire à Dieu ! cet homme est un vrai musulman. Enlevez-lui les fers, rendez-lui ce que vous lui avez pris et accueillez-le dans votre tribu comme un frère. »

 C’est à partir de ce moment qu’Ibrahim a eu l’ingénieuse idée de le marier à sa fille, qui a dès le premier jour manifesté une sympathie indéfectible envers lui. Douls exprime -un large sourire aux lèvres- son acquiescement (avait-il le choix de procéder autrement ?), tout en requérant (non sans malice civilisatrice) un délai, sous prétexte  d’aller chercher la dot de la future heureuse épouse. C’est comme cela qu’il a su gagner le Sous, puis Marrakech et Essaouira, avant de partir au bercail et publier ses mémoires (en 1888); ce qui nous a justement permis, à nous autres lecteurs du bled, de compulser ce témoignage, fort intéressant au demeurant, sur une période historique, dont les références sont pour le moins rares, sinon inexistantes. Certes, le témoignage de Douls est loin d’être objectif (y’a-t-il, en fait, plus subjectif qu’un témoignage ?), puisqu’il (je parle du témoin) est au centre de l’aventure dont il nous relate, avec moult détails, les péripéties ! Néanmoins, il suffit d’un petit peu d’examen socratique (ce qui est à la portée de tout un chacun, étant donné que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée <cf. Descartes !>) pour y distinguer le bon grain de l’ivraie.

Voyage à Guelmim

Douls accompagne la caravane de la tribu des Ouled Dlim vers oued-Noun, et c’est là qu’il fait son premier pas pour rejoindre sa patrie: « Le lendemain, nous nous mîmes en route vers l’Oued-Noun, laissant le campement dans la même région. Plusieurs Maures profitèrent de notre voyage pour aller vendre au marché de Glimim de jeunes chamelons dont ils voulaient se débarrasser. Notre caravane se composait de vingt personnes et de trente-cinq dromadaires.»

Une fois à Guelmim, Ibrahim présente Douls au caïd Dahmane, chef suprême de la région, lui explique le pourquoi du comment de sa présence avec eux, et le motif de son retour chez-lui, et celui-là n’éprouve à son égard aucun soupçon, l’ombre de l’ombre d’un soupçon. Confiance totale.

Comme il portait l’habit local, Douls a pu se promener  dans toute la ville sans être le moins du monde inquiété. Et voilà que nous reste sa belle description de la capitale d’oued-Noun, qui est de nos jours l’une des plus grandes villes du Sahara :

« Glimim est bâtie sur le penchant d’une colline, au milieu de jardins pleins de fraîcheurs. Sa double enceinte est percée de cinq portes. Les juifs occupent un quartier spécial de la ville, comme dans toutes les cités musulmanes ; mais ils y sont plus considérés que dans le reste du Maroc. Chaque année, il y a une grande foire où les nomades du Sahara viennent s’approvisionner. Les habitants de l’Oued-Noun, servent d’intermédiaire entre les nomades et les Berbères de Sous. Ils ont le costume des Sahariens et parlent leur dialecte. Cet état est administré depuis fort longtemps par la vieille famille des Ould-Beyrouk…l’Ouad-Nouni le plus modeste a son entrée libre dans la maison du caïd. Celui-ci donne audience tous les jours, sous l’auvent  de la porte de sa maison…Lorsque je lui fus présenté, il assistait au ferrage de ses ânes et mulets. Quoique très riche, il est d’une simplicité extrême dans ses goûts et dans sa mise. Au bout de quelques jours de repos, je manifestai à Ould-Beyrouk mon intention de gagner le Maroc. Il se mit complétement à ma disposition et me procura une monture et un soldat comme guide. Comme j’étais presque sans vêtements, vêtu en nomade, il me donna une gilabia…et me recommanda d’aller demander l’hospitalité à son frère Abidin qui était pour le moment en visite auprès du sultan. »

Mohamed Ali Elhairech et Haiba Elhairech

 

 

 

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