BAMAKO: LE NAUFRAGE DÉMOCRATIQUE

Le naufrage des institutions maliennes est à mettre sur le compte d’une gouvernance catastrophique couplée à une corruption endémique, telle qu’on peut la rencontrer dans la grande majorité des pays de la sous-région ouest-africaine.

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Le récent putsch survenu au Mali s’inscrit dans une longue tradition remontant au premier coup d’État de 1968, que le général Moussa Traoré organisa pour le compte d’une France hostile aux orientations anti-impérialistes du régime du président Modibo Keïta. 

C’est précisément cette militarisation précoce de la vie politique malienne, qui a positionné l’armée malienne dans son rôle d’arbitre du jeu politique, prompt à intervenir, en cas de crise sérieuse. Cet état de fait a inhibé le développement d’une société civile digne de ce nom, sourde aux sirènes de la politique et aux clins d’œil suggestifs des partenaires techniques et financiers. La Grande Muette a voulu s’attribuer le rôle d’une soupape de sécurité, permettant de contenir l’exacerbation des tensions sociopolitiques, dans certaines limites. 

C’est ainsi qu’en 1991, un second coup d’État, dirigé par Amadou Toumani Touré, à la faveur d’un soulèvement populaire mit fin à la dictature militaire et institua une transition démocratique marquée par l’instauration du multipartisme, des libertés de presse et d’association.

C’était au lendemain du discours de la Baule, au moment où les conférences nationales étaient en vogue. C’était aussi juste après la chute du mur de Berlin, une période de mutations, caractérisée par l’effondrement du camp socialiste et l’aspiration croissante des peuples du monde à plus de démocratie, avec des répercussions contrastées sur les relations internationales. Il devenait urgent de réaménager les vieilles formes de gouvernance autoritaire, tout en sauvegardant les intérêts des puissances occidentales.

S’ouvrit alors une "parenthèse démocratique" d’une vingtaine d’années, au cours de laquelle Alpha Oumar Konaré et Amadou Toumani Touré se succédèrent au pouvoir, avec 2 quinquennats pour chacun d’entre-eux.

Durant ce laps de temps, le peuple malien avait fini de perdre ses dernières illusions sur la démocratie occidentale, surtout durant le magistère d’ATT, l’ancien soldat de la Démocratie, auréolé de son prestige de libérateur désintéressé du peuple. 

Sa gouvernance calamiteuse a caricaturé, à l’extrême, toutes les tares de la démocratie représentative. Elle a provoqué une nette cassure entre les couches populaires de plus en plus pauvres et une élite mouillée dans de multiples scandales, adepte de l’unanimisme grégaire et jouissant, sans retenue, des avantages du pouvoir et incapable de contenir efficacement les rebellions du Nord revigorées depuis la chute du régime de Kadhafi.

De fait, l’agression contre la Lybie – conséquence de la nouvelle position hégémonique de l’impérialisme occidental - allait avoir des répercussions délétères au Mali et constituer le facteur déclenchant dans la survenue du coup d’État du 22 mars 2012, dirigé par Amadou Haya Sanogo. 

C’est dire que l’avènement au pouvoir d’Ibrahima Boubacar Keïta symbolisait un nouvel espoir de remettre les pendules à l‘heure, surtout, dans un contexte de crise sécuritaire exacerbée, que les autorités françaises avaient pris comme prétexte pour lancer l’opération Serval. Hélas, on a plutôt assisté à une aggravation de la situation avec un État malien de plus en plus affaibli, ayant perdu le contrôle de grandes étendues du territoire national face aux avancées des djihadistes.

La mauvaise conduite des politiques publiques en matière de santé, d'éducation, de justice, de gestion du foncier ont poussé plusieurs groupes de populations dans les bras des radicaux djihadistes et exacerbé les tensions interethniques.

Malheureusement, malgré la présence des près de 22000 militaires sur le sol malien (12 000 casques bleus de l’ONU, 5 100 hommes de la force « Barkhane », et 5000 soldats africains de la Force conjointe du G5 Sahel), le gouvernement d’IBK n’a pas su apporter les bonnes réponses à la crise sécuritaire. 

S’agissant, par exemple, des accords d’Alger, ils se sont révélés jusque-là inefficaces, car faisant la part trop belle aux groupes armés signataires (impunité totale, nomination à des postes de responsabilité, recrutement dans la Fonction publique, avantages divers...), ce qui a encouragé d’autres regroupements ethniques à créer leurs propres milices.

Il faut dire que le régime d’IBK, s’abritant derrière l’alibi sécuritaire, a relégué les enjeux démocratiques au second plan. Cela découle du fait que les puissances occidentales placent la lutte contre le terrorisme au sommet de leurs préoccupations au regard de ses conséquences directes sur leurs propres territoires.

Plusieurs entorses aux normes démocratiques seront passées par pertes et profits, comme la manipulation du processus électoral lors des présidentielles de 2018 (intimidation de l’Opposition dans les zones rebelles) et les fraudes électorales patentes avec inversion des scores électoraux lors des dernières législatives...).

Ce sont là les ingrédients de la crise politique malienne ayant conduit, dans un contexte de discrédit global de la classe politique, à une cristallisation des forces d’opposition autour de forces religieuses représentées par l’imam Dicko, en alliance avec le mouvement du 5 juin-rassemblement des forces patriotiques (M5-FRP).

Le naufrage des institutions maliennes est à mettre sur le compte d’une gouvernance catastrophique couplée à une corruption endémique, telle qu’on peut la rencontrer dans la grande majorité des pays de la sous-région ouest-africaine. Les dirigeants politiques semblent prendre un malin plaisir à tripatouiller les constitutions pour confisquer des victoires électorales ou s’octroyer des mandats supplémentaires indus ! 

On peut véritablement parler de régression démocratique et de retour à la case départ, car les régimes tyranniques et mono-partisans des lendemains de nos fausses indépendances octroyées semblent simplement avoir cédé la place à des  autocraties électorales parées d’oripeaux démocratiques, pour les beaux yeux des dirigeants occidentaux.

L’exemple de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance (CADEG), montre toutes les difficultés à contraindre nos chefs d’État à s’engager dans la promotion et la protection de la démocratie.

Ici, comme ailleurs, les forces prétendument progressistes ne devraient pas privilégier les raccourcis politiques, que constituent les putschs militaires. Seule une véritable représentativité par le biais d’élections régulières et l’appropriation par les masses populaires d’une plateforme politique concertée permettront de conduire de véritables alternatives sociopolitiques.

 

NIOXOR TINE, 

leelamine@nioxor.com 

 

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