COVID-19 AU SÉNÉGAL : L’ÉTAT D’URGENCE SEUL NE FERA PAS DE MIRACLE

L’usage de moyens de coercition pourrait donc signifier l’existence de gaps dans le processus communicationnel, qui doit s’efforcer de rendre des connaissances scientifiques complexes accessibles à nos populations encore largement analphabètes.

État d'urgence au Sénégal contre le COVID-19 État d'urgence au Sénégal contre le COVID-19

Trois semaines, jour pour jour, après la déclaration du 1er cas de COVID-19 dans notre pays, le président de la République a annoncé l’instauration de l’état d’urgence, à compter de ce 23 mars à minuit. Il s’agirait, selon lui, de relever le niveau de la riposte face à la progression inquiétante de la maladie. Les autorités devraient plus le comprendre comme un signal fort de leur engagement à contenir l’épidémie, que comme un rouleau compresseur répressif.

Il faut noter, en effet, que  cet état d’urgence, dont les fondements se trouvent dans la lutte contre la pandémie au COVID-19, intervient dans le contexte d’une gouvernance d’exception, en cours dans notre pays depuis quelques années, caractérisée par des violations abusives des libertés publiques.

Il est important, à ce stade, de préciser qu’aucune loi d’exception, ni aucun consensus national, ne sauraient empêcher le contrôle citoyen aussi bien sur la gestion de la pandémie en cours que sur tous les autres forfaits et délits auxquels certains membres de notre classe politique nous ont habitués (détournements de deniers publics, accaparement de terres…).

L’allocution du Chef de l’État avait un goût d’inachevé, dans la mesure où elle a occulté le confinement général, qui était attendu comme mesure-phare, ayant pour corollaire la réduction des activités économiques aux secteurs les plus essentiels. Il semble malheureusement  difficilement réalisable, dans des pays comme les nôtres, dont les économies extraverties sont placées sous la tutelle d’officines financières internationales, qui promeuvent des recettes ultra-libérales et antisociales.

Au-delà de l’état d’urgence se pose la question de la gestion même de la pandémie. Et là, on ne peut manquer de ressentir la désagréable impression que les briefings quotidiens du cabinet du ministre en charge de la Santé sont en décalage avec la réalité de la propagation du virus dans notre pays.

Le nombre heureusement encore faible de cas communautaires et la prépondérance de cas importés et de cas contacts n’est-elle pas en contradiction avec l’indiscipline constatée de nos compatriotes, qui ne se conformeraient pas suffisamment aux directives des techniciens du Ministère en charge de la Santé ? Les quelques dizaines de tests réalisés quotidiennement suffisent-ils pour avoir une vue d’ensemble de la situation nationale ? 

Heureusement que l’Institut de Recherche en Santé de Surveillance Épidémiologique et de Formation (IRESSEF) a été retenu comme second laboratoire, après celui de l’Institut Pasteur, pour la réalisation des tests de dépistage. Il faudrait aller plus loin et décentraliser aussi bien cette activité de dépistage que celle de prise en charge des patients, si possible, dans toutes les régions de notre pays.

Il urge, dans ce cadre, de faire appel à l’expertise de pays comme la Chine et Cuba et d’acquérir les équipements indispensables à la prise en charge optimale des cas graves nécessitant une réanimation.

Une autre question fondamentale qui mérite une réponse claire de la part de nos décideurs est celle de savoir dans quelle perspective s’inscrit cet état d’urgence sans confinement.

S’agit-il d’une stratégie d’atténuation, qui vise à ralentir l’épidémie sans prétendre l‘arrêter ? Il s’agit de retarder le pic de demande de soins tout en protégeant les personnes les plus à risque de faire une forme sévère de la maladie. Dans ce cas de figure qui pose des problèmes éthiques et s’accompagne souvent d’une forte mortalité, la distanciation sociale ne devrait concerner que les personnes âgées  ou d’autres plus à risque de faire une forme sévère de la maladie.  

Ou alors cherche-t-on à faire une politique de suppression, qui essaie de réduire le nombre de cas à un faible niveau, tout en essayant de l’y maintenir de manière durable ? Cette option difficile à réaliser dans nos pays à revenus faibles ou intermédiaires présuppose un confinement pour toute la population et présente l’inconvénient de devoir être maintenue jusqu’à la découverte du vaccin. Cette politique de suppression appliquée, avec succès, en Chine et en Corée du Sud est onéreuse et expose à des ré-infestations, à partir de voyageurs étrangers.

L’instauration de l’état d’urgence traduit, quelque part, l’échec de la communication sur les risques et l’engagement communautaire (RCCE), supposée préserver les individus d’éventuelles infections et enseigner aux communautés les attitudes correctes pour empêcher la propagation de l’agent pathogène.

C’est ainsi qu’il faut regretter les mouvements d’humeur à Touba et Yoff contre les arrêtés interdisant les rassemblements durant les prières du Vendredi. Et ce, d’autant que  les autorités religieuses, toutes obédiences confondues, avaient accepté de surseoir à de grandes manifestations nationales comme le Kazu Rajab, la ziarra de Médina Gounass, l’Appel des layènes…etc. prévues, en ce mois de Mars.

Il est clair que s’agissant des nouvelles maladies émergentes, dont la coronavirose due au COVID-19, pour lesquelles il n’y a ni vaccin ni médicament efficace, la communication joue un rôle capital. Il s’agit de faire prendre conscience aux individus et aux communautés des risques et de les responsabiliser pleinement pour les maîtriser. 

Une bonne communication devrait permettre aux citoyens de garder le cap face à la quantité astronomique d’informations qui les submergent, d’avoir confiance dans les actions gouvernementales destinées à enrayer l’épidémie et de suivre correctement les mesures édictées par le système sanitaire.

A contrario, une mauvaise communication pourrait nuire à la réputation du système sanitaire ou entamer sérieusement la confiance que les populations devraient lui témoigner. Elle peut également avoir des répercussions économiques et même entraîner des pertes en vies humaines.  

L’usage de moyens de coercition pourrait donc signifier l’existence de gaps dans le processus communicationnel, qui doit s’efforcer de rendre des connaissances scientifiques complexes accessibles à nos populations encore largement analphabètes.  

L’épidémie de la maladie à virus Ebola en Afrique de l’Ouest d’il y a six ans a suffisamment montré l’importance de s’appuyer sur la participation communautaire, afin d’impliquer les communautés dans la riposte, par le biais d’interventions dont elles s’approprient.

Les larges concertations en cours pour conjurer les risques de calamité publique constituent un moment propice pour remettre la vie démocratique de la Nation à l’endroit  et préparer de manière optimale l’ère post-COVID-19.

 

NIOXOR TINE

leelamine@nioxor.com

Références

1. Neil Ferguson et al.

Impact of non pharmaceutical interventions (NPIs) to reduce COVID-19 mortality and healthcare demand

2. Organisation mondiale de la Santé (OMS)

Communication sur les risques et participation communautaire (RCCE) : préparation et riposte face au nouveau coronavirus 2019 (2019-nCoV)

3. Organisation mondiale de la Santé (OMS)

Surveillance mondiale de l’infection humaine par le nouveau coronavirus

 

 

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