Réponse à Kamel Daoud et à sa diatribe anti-kabyle dans le journal Liberté

Dans votre diatribe anti-MAK*, pour ne pas dire anti-kabyle, pourquoi n'avez-vous jamais dénoncé l'accusation absurde de terrorisme, collée au MAK depuis quelques mois ? Tout au long de votre pamphlet, vous n'avez cessé d'amalgamer islamisme et MAK pour le discréditer et justifier, le cas échéant, la répression des militants kabyles par le régime.

Monsieur Kamel Daoud,

Dans le journal LIBERTÉ qui a repris le flambeau du journal El Moudjahid, années 70-80, vous profitez de votre notoriété, de façon insidieuse et sournoise, pour apporter de l'eau au moulin d'un régime qui a dévoré le pays et ses enfants. Votre chronique au vitriol du jeudi 16 septembre, intitulée "Lutter contre le MAK une méthode à grands risques" est un bon exemple d'enfumage à peu de frais. Autrement dit, dans votre diatribe anti-MAK*, pour ne pas dire anti-kabyle, pourquoi n'avez-vous jamais dénoncé l'accusation absurde de terrorisme, collée au MAK depuis quelques mois ? Tout au long de votre pamphlet, vous n'avez cessé d'amalgamer islamisme et MAK pour le discréditer et justifier, le cas échéant, la répression des militants kabyles par le régime. Vous avez toujours prétendu être un féru de littérature et d'histoire, vous devriez normalement vous rappeler des attaques subies par Mammeri en son temps. En 1952, son chef-d'œuvre, "la colline oubliée" qui racontait la vie de son peuple a été qualifié de "colline du reniement". Ces détracteurs lui ont même décerné "l'indignation nationale" avant d'interdire, 30 ans plus tard, la tenue de sa conférence sur la poésie Kabyle, sans doute parce qu'il n'a cessé d'œuvrer pour rendre à la personnalité algérienne et nord-africaine son substrat amazigh. Les mêmes affidés du pouvoir avaient éliminé Taos Amrouche du festival Panaf en 69, où l’on chantait dans toutes les langues sauf en tamazight. En 1980 les détenus du MCB** étaient catalogués de séparatistes qui menaçaient l'unité et la stabilité du pays. En 1985, les fondateurs de la ligue des droits de l'homme étaient taxés d'agents de puissance étrangère et accusés d'atteinte à la sureté de l'État. Tout récemment, les porteurs de l’emblème amazigh lors des manifestations du Hirak, ont été emprisonnés et aujourd'hui, on accuse honteusement le MAK de terrorisme pour marginaliser la Kabylie et la désigner comme cible toxique pour la nation. A chaque fois que le pouvoir vacille, il dégaine son arme fatale du "péril kabyle" pour espérer imposer une alliance sacrée contre "l'ennemi intérieur", et tenter d'entraîner cette région sur le terrain de la violence pour justifier sa répression.

Les particularismes et les singularités, Monsieur Daoud, ne sont pas une menace qui met en danger une nation. C'est le déni identitaire et l'uniformisation à marche forcée qui mènent à la dislocation d'un pays. Pour rajouter de la confusion, vous avez mélangé les choux et les carottes en mettant, dans la même phrase, les mots décentralisation, régionalisme, régionalisation, séparatisme et fédéralisme. Le séparatisme et le régionalisme sont utilisés par le pouvoir que vous défendez aujourd'hui, comme des leviers de division du peuple pour mieux le contrôler et le soumettre. Quant au fédéralisme et la décentralisation, ce sont des modèles de société, des systèmes politiques de gouvernance, répondus dans les plus grandes démocraties du monde. La mafia qui gouverne, prise d'hystérie et de panique, ne peut accepter des idées susceptibles d'ébranler son modèle jacobin et opaque qui lui garantit le pouvoir et la mainmise sur la rente. L'épouvantail de l'unité nationale n'est brandi que pour duper le citoyen et flatter son nationalisme.

Kabylie "Otage du MAK" ?

Vous accusez le MAK de prendre en otage la population kabyle. Mais détrompez-vous, la société kabyle en a vu d'autres. Le débat et la confrontation politique font partie du patrimoine génétique de cette région. Même la doxa aliénante depuis 60 ans n'a pas réussi à dompter cette région allergique au diktat, à la pensée unique et à la soumission. Les militants qui choisissent le MAK, le font par choix et conviction. Le Mak, version indépendantiste a vu le jour au lendemain du massacre du printemps noir avec ces 128 morts et ses 3000 blessés, perpétré par les hordes haineuses du régime. La Kabylie a vécu l'enfer dans la souffrance et la solitude. Je ne sais pas où vous étiez mais je ne me souviens pas de vous avoir entendu dénoncer les assassinats, la répression aveugle et l'impunité des tueurs et des commanditaires que des rapports d'enquêtes avaient mis en cause. Vous êtes même, insultant quand vous traitez le MAK de "secte minoritaire qui recrute les âmes par défaut". Encore une fois, sans être moi-même du MAK, pour des raisons qui me sont propres et non pas pour les fallacieux et stupides arguments que vous essayez, tant bien que mal, de développer, le MAK est un mouvement politique qui se bat pacifiquement et à drapeau déployé pour l'indépendance de la Kabylie. Le MAK n'est ni un tabou ni un totem pour la population kabyle qui possède une culture de lutte dans toute sa diversité politique et idéologique. Ce que vous n'osez pas avouer, c'est que, vos attaques ne ciblent pas uniquement le MAK mais l'ensemble des défenseurs de l'identité amazigh. En revanche, il y a bien de vrais preneurs d'otages que vous refusez de nommer en la personne du pouvoir qui kidnappe des citoyens et les emprisonne pour s'en servir comme monnaie d'échange et l'achat des allégeances.

Le  dangereux amalgame entre lutte anti-terroriste et les arrestations pour délit d'opinion

Vous osez parler de réseaux nocifs et de façon insidieuse, vous établissez un lien entre la lutte anti-terroriste islamiste des années 90 avec les arrestations d'aujourd'hui. L'islamisme des années 90, infiltré par la police politique, avait organisé une insurrection armée et appelé à la guerre sainte pour prendre le pouvoir. Il a visé, pas seulement le Régime mais tous les algériens et les algériennes, qualifiés de mécréants et qui refusaient de se soumettre à leur charia ! Les militants de la démocratie et de la cause identitaire, qu'ils soient autonomistes, fédéralistes, centralistes ou indépendantistes, n'ont jamais prôné la violence et n'ont déclaré la guerre à personne. Les uns et les autres défendent des projets politiques, au demeurant, très différents, en menant leurs combats sur le terrain des idées. Vous pouvez les vilipender ou mêmes les traiter, comme vous le faites, de séparatistes, mais vous n'avez pas le droit de les aligner sur les djihadistes et les assassins des années 90.

On ne peut empêcher un nain de pisser sur les pieds d'un géant

Vous franchisez la ligne jaune et vous vous couvrez de ridicule quand vous évoquez "ces identitaires que l’exil confortable rend audacieux". Vous faites allusion, sans avoir le courage de le nommer, au président du MAK, Ferhat Mehenni. Cet homme a combattu, avec beaucoup d'autres, pendant 40 ans un régime sans foi ni loi pendant qu'une part non négligeable de l'élite a choisi de céder aux sirènes des tenants du pouvoir et fait allégeance aux maîtres en contrepartie d'une mangeoire amère mais qui leur garantit la protection et quelques petits privilèges. Pendant ce temps, il se trouvait avec ses amis dans le réacteur de l'histoire, à lutter clandestinement et avec abnégation dans une société terrorisée par Boumediene et sa sécurité militaire et où, il n'y avait que des coups à prendre. Il était devenu un pensionnaire assidu des prétoires de l'injustice et des cachots de Lambèse et de Berrouaghia, où il subissait les pires sévices, pour avoir défendu les droits du peuple algérien. Vous étiez sans doute un peu jeune quand Boumediene, interdisait aux algériens de parler leur langue maternelle dans la rue et promettait "d'arabiser jusqu’à ce que les enfants ne comprennent plus leurs parents". A cette époque, la police politique écoutait les citoyens même à travers la serrure de la chambre à coucher. La moindre critique du régime politique conduisait directement en prison. F. Mehenni et ses compagnons avaient défié la répression et braver le mur de la peur. Ils l'ont chèrement payé par des années de torture, de privation, de licenciement abusif, de vexations et de brimades sur leurs familles et leurs proches. C'est grâce aux actions de cette génération atypique de militants, au pédigrée extraordinaire, que Mohamed Harbi avait appelée "les miraculés de l’histoire", que des concessions ont été arrachées au régime autoritaire algérien. Il ne vous a pas échappé qu'une grande majorité de ces militants appartenait au MCB, dont certains ont fondé le MAK, d'autres des partis politiques et d'autres encore, des associations de défense des droits de l'homme. L'insurrection citoyenne du Hirak d'aujourd'hui ne fait que reprendre les slogans et les messages portés par cette génération, sur laquelle vous voulez jeter l’opprobre. Mais comme dit le dicton : ON NE PEUT EMPÊCHER UN NAIN DE PISSER SUR LES PIEDS D'UN GÉANT". A bon entendeur !  

L'imposture de la généalogie exclusive

Qui joue la victime et le martyr, Monsieur Daoud ? Les nombreux prisonniers d'aujourd'hui n'ont pas besoin de faire la victime, ils sont victimes ! victime de l'arbitraire orchestré par des officines qui ont un projet en tête bien ficelé, celui du "zéro kabyle" que vous faites semblant d'ignorer. Qu'ils soient partisans ou pas du MAK, ce sont des militants de la démocratie, arrêtés abusivement et jetés en prison. La majorité d'entre eux a subi la persécution depuis des décennies. Ils n'ont pas besoin de faire du commerce de leur douleur qu'ils vivent au quotidien dans leurs chairs et dans leurs esprits et avec leurs familles, proches et amis. Vous plaisantez, j'espère, quand vous accusez les militants de l'identité amazighe de défendre "une généalogie exclusive" ! Je vous conseille d'aller puiser dans la profondeur de l’histoire nord-africaine pour comprendre que la seule généalogie exclusive, née de l’exaltation panarabiste qui a pulvérisé l'identité du peuple autochtone, n'est autre que cette imposture arabo-islamiste, importée du moyen orient et imposée par le sabre et la poudre et qui s'est fixé pour mission d'exclure et d’enterrer l'identité amazighe du peuple. Ça devient presque pathologique chez vous quand vous essayez d'inverser les rôles. La moindre honnêteté intellectuelle, aurait été de dénoncer les vraies aliénations intellectuelles qui ont conduit ce pays dans l'impasse. Vous aurez pu, peut-être, réviser la charte et les slogans du MCB du printemps 80 pour comprendre que l'exclusivité n'était pas de ce côté de l'échiquier.

L'amour et le monopole de la Kabylie

Pour la deuxième fois dans votre chronique, vous faites un tête-à-queue dangereux avec ce lien entre les défenseurs de l'amazighité et ceux de l'islamisme religieux. Les défenseurs de l'amazighité d'aujourd'hui, sont les mêmes qui ont défendu l'Algérie contre le colonialisme en payant le plus lourd tribut, en vie humaine, loin devant tout le monde, pendant la guerre de libération. C'est aussi leurs enfants qui se sont légués contre la barbarie intégriste avant même la décennie noire, et c'est toujours eux qui, se sont battus et qui se battent encore, contre un régime tyrannique qui a fait de ce pays, la risée du monde ! Vous devriez normalement le savoir, quand des imams illuminés avaient lancé des fetwas à votre encontre, c'est bien les militants de l'identité amazighe et des intellectuels berbérophones qui sont montés, les premiers, au créneau pour vous défendre. Quant au monopole de la Kabylie, il appartient aux amoureux de la liberté et de la démocratie et à tous ceux qui l'aiment et qui la défendent contre l'inquisition et la répression brutale de ce régime fasciste, d’où qu'ils viennent et quelles que soient leurs différences. Je doute sincèrement que vous en fassiez partie !

*MAK : Mouvement pour l'Indépendance de la Kabylie

**MCB : Mouvement Culturel Berbère

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